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Une vie ratée


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Une vie ratée
    Ce qui nous intéresse lorsque nous aimons une personne, c'est de savoir si elle est heureuse ou non, si elle est satisfaite ou non de ce qu'elle vit. Autrement dit, l'unique chose que nous voudrions savoir en côtoyant une personne, c'est si elle estime avoir raté ou réussi sa vie. Mais nous n'osons pas le demander ; cette question est bien trop directe. Alors nous détournons la question avec le beau temps, par fuite, parce que la question que nous voudrions poser à autrui nous renvoie à nous-mêmes. Au sein de cet immense problème qui touche à l'essentiel de ce que nous sommes, comment pourrions-nous prendre assez de recul pour évaluer ce qu'est une vie ratée ?

    Une vie est rarement complètement ratée. En contrepartie, une vie est toujours plus ou moins ratée, sinon elle n'est guère intéressante... Afin d'envisager ce que peut être une vie ratée, il faudra d'une part énumérer les différents plans constitutifs d'une vie sur lesquels on peut rater ou réussir sa vie, puis d'autre part montrer que c'est la volonté qui détermine si la vie est ratée ou réussie. Nous constaterons par la suite que le temps joue un rôle déterminant puisqu'il apporte ses propres réponses, mais que c'est surtout des facteurs inconscients - transmis en partie par l'éducation - qui amènent l'individu à rater sa vie. Dès lors, si la vie est conditionnée par des facteurs inconscients qui décident de notre vie sans que l'on s'en rende compte, comment se défaire des choses qui paralysent le psychisme ? Est-il préférable de se d'en prendre conscience, ou au contraire de s'investir pleinement eu sein du processus de vie ? Peut-on envisager un autre biais par lequel on échappe à la vie ratée ?...


    Lorsque nous évoquons une vie ratée, de quelle vie s’agit-il au juste ? De la vie professionnelle, familiale, ou sentimentale ? De la vie intérieure ou extérieure ? Il n’y a jamais un seul et unique plan dans la vie, mais toujours plusieurs, par exemple le plan affectif, financier, social, sexuel, familial, personnel, spirituel, etc. Une vie est réussie ou ratée suivant le degré de contentement dans chacune de ces parcelles de vie. Il y a sans doute un équilibre à trouver entre les différents domaines dans lesquels nous vivons. L’individu qui estime avoir raté sa vie a t-il échoué dans tous les domaines, ou avait-il tout misé sur une de ces parties en pensant oublier les autres ? La question reste sans réponse pour le moment. En tout cas, c’est sûrement une erreur fatidique de croire qu’une erreur commise dans un des mondes peut se réparer dans un autre. Une personne qui n’est pas satisfaite de sa vie accomplit ses désirs dans ses rêves, ou se réfugie dans le futur ou dans le passé. La Bruyère, dans Les Caractères, estime que " les enfants n’ont ni passé, ni avenir ; et, ce qui ne nous arrive guère, ils jouissent du présent... Il n’y a pour l’homme que trois événements, naître, vivre et mourir : il ne se sent pas naître, il souffre à mourir, et il oublie de vivre. " Mais l’enfance est une bulle qui éclate soudain contre le mur de la réalité ; et à partir du moment où il cesse de vivre constamment dans le présent, sa vie commence à être ratée. Pour le chrétien, le monde intérieur permet de se satisfaire du monde réel, moyennant un certain type d’ascèse. C’est en se pliant à certaines règles qu’on joue le rôle d’un balancier toujours en équilibre entre les deux mondes. Et si l’on rate sa vie matérielle, c’est signe d’un meilleur monde à venir : " Les premiers seront les derniers, et les derniers seront les premiers ". La Bible dit qu’il faut rater sa vie pour mieux la réussir ensuite. C’est un gros pari. Que doit-on penser de la vie de Jésus Christ ? A t-il raté ou réussi sa vie ? Certes, il fut crucifié pour sauver notre peau, mais pas la sienne. Et nous a t-il réellement sauvé ? Cela dépend des gens et des croyances. En tous cas, des peuples entiers sont morts dans les guerres de religion pour défendre leurs opinions à ce propos. Doit-on estimer qu’ils ont raté leur vie, dans la mesure où aujourd’hui on déclare que " Dieu est mort " ? Ou pensaient-ils l’avoir réussie en mourant pour une bonne cause ?

    Chacun dans la vie aborde la question de sa propre existence comme il l’a décidé et de plus y apporte les réponses qu’il veut. C’est d’ailleurs ce qui est difficile dans la vie. A la question " que choisit-on ? " il y a la question préalable " que veut-on ? ". Et c’est cette dernière question qui présente incontestablement le plus de difficultés. Fondamentalement, si l’on n’a pas prise sur tout, il y a beaucoup de choses sur lesquelles on peut influer et sur lesquelles l’on a une influence déterminante. Là encore que veut-on ? C’est en observant les journées réussies, comme les journées manquées, et en se posant les questions suivantes : " cette journée a t-elle été bonne ou mauvaise ? Pouvais-je par ma conduite présente ou passée faire en sorte qu’elle ait été meilleure ? " Hormis quelques cas, nous pouvons beaucoup pour nous-mêmes. Comme dit le proverbe : " Aide-toi et le ciel t’aidera. " Ou encore : " Mieux vaut porter sa croix que la traîner. " En d’autres termes, il y a toujours un moment où nous avons l’occasion de réussir notre vie. Pour qu’un désir se réalise concrètement, il ne faut pas viser trop haut, mais au contraire choisir quelque chose d’accessible. Sartre, dans l’Etre et le Néant, montre qu’on est toujours conditionné par le coefficient d’adversité d’une chose. Un individu qui souhaite déplacer un rocher voue son projet à l’échec dans la mesure ou le rocher manifeste une résistance à ce projet (même si la foi déplace des montagnes). En contrepartie, son projet peut facilement aboutir s’il décide de gravir ce rocher. A partir de ce constat, on peut conclure qu’une vie qui se fixe des objectifs trop élevés, ou qui a la folie des grandeurs, risque d’être plus fortement confrontée au réel, et se considérer elle-même comme une vie ratée. L’homme dispose d’un large éventail de possibilités qu’il peut exploiter en fonction de ce qu’il désire devenir ; mais il doit ajuster son désir à la réalité concrète qui se présente à lui. C’est par une succession de choix que l’homme construit sa vie et la vision qu’il en a. Ainsi, " il n’y a de liberté qu’en situation, et il n’y a de situation que par la liberté. "

    Rares sont les personnes vraiment satisfaites de leur vie. Certains auront l’impression d’avoir pu faire mieux, d’autres penseront s’être trompé de direction. Mais qui en est la cause ? Est-ce le temps ? le hasard ? Les autres ? Ou l’individu lui-même ? Proust, dans A la Recherche du Temps Perdu allègue que " si on a la sensation d’être toujours entouré de son âme, ce n’est pas comme d’une prison immobile : plutôt on est comme emporté avec elle dans un perpétuel élan pour la dépasser, pour atteindre à l’extérieur, avec une sorte de découragement, en attendant toujours autour de soi cette sonorité identique qui n’est pas écho du dehors, mais retentissement d’une vibration interne. On cherche à retrouver dans les choses, devenues par là précieuses, le reflet que notre âme a projeté sur elles. " Une vie ratée est une vie qui échoue d’une manière ou d’une autre. On peut sans doute réussir sa vie si l’on concentre toute son attention sur un seul plan au détriment des autres ; mais si cette tentative échoue, alors c’est la catastrophe ; l’individu abandonne son âme au désespoir. Il faudrait être suffisamment éclectique pour pouvoir dominer la vie sur tous ses plans à la fois. Comme dit Nietzsche dans Le Gai Savoir, il faut " savoir disposer les voiles de mille façons, voilà à quoi l’audacieux navigateur homme doit s’être exercé, sans quoi son sort serait trop vite réglé, et l’Océan aurait tôt fait de l’engloutir. " Une vie ratée est comparable à un naufrage ; mais si l’individu échappe à la noyade, il peut y avoir une île quelque part, où le soleil lui paraîtra splendide. Mais, c’est surtout avant le naufrage qu’il convient de rebondir vers l’action. Faut-il attendre un déclic quelconque ?


    Un parachutiste qui saute de l’avion sans son parachute rate sa vie. Une fois lancée dans les airs, il n’échappera pas à cette fatalité, quoi qu’il fasse. C’est trop tard. La vie se décide à certains moments précis ; et si on laisse passer l'occasion, le retour en arrière est impossible. L’action ne se demande pas si elle réussit ou rate, mais elle apporte une réponse avec le temps. L’action donne un démenti à la pensée, et décide à sa place. Il faut marquer le temps, avant que ce soit lui qui décide à notre place si notre vie est ratée ou non. Afin de réussir sa vie il faudrait pouvoir effectuer des va et vient dans le temps. Mais l’homme n’a pas le don d’ubiquité. On passe à côté de certains événements, qui nous font regretter le passé, un incident extérieur entrave le cours de notre vie, mais tant qu’il reste de la vie, elle n’est jamais totalement ratée. Une fois que c'est raté, c'est fichu ! Lorsque l’action est inscrite dans le temps, on ne peut plus revenir en arrière. L'action tranche. Il suffit de briser une craie en deux pour montrer qu’on ne peut plus modifier l’action lancée dans le processus temporel. L’action modifie le cours des choses, contrairement à la pensée et à l’illusion dialectique de la conscience de soi. Plus on spécule sur l’action, plus elle recule. Ce qui tergiverse est toujours pris de front. Candide de Voltaire, malgré toutes les péripéties qu’il connaît - estimerait avoir réussi sa vie parce l’action y fut sans cesse présente. A l’inverse, une vie ratée aurait souhaité des tas de bifurcations, mais aurait suivi une ligne droite où il ne se passe rien de spectaculaire. L’expérience est le critère sur lequel l’individu se forge, et la pensée la plus vive ne fait pas le poids devant l’action. Le réel n’est jamais ce qu’on aurait pu croire, mais ce qu’on aurait dû penser. L’individu qui a raté sa vie s’exprime le plus souvent au conditionnel : " si j’avais fait ceci, j’aurais fait cela... " Lorsque le présent se fait conditionnel, la vie est ratée. Lorsque le conditionnel se fait présent, la vie est réussie. Un point est désormais acquis : c’est le temps qui permet de juger avec du recul si la vie est ratée ou réussie. Une vie ratée est une vie qui se rend compte des choses trop tard ; c’est le réel qui soudain nous surprend, toujours trop vite. A l’inverse, une vie réussie, c’est la maîtrise du réel. Si notre volonté est véritablement l’outil de notre réussite à tous, cela implique que nous avons toujours la possibilité de réussir notre vie au départ, mais que nous faisons rater la vie volontairement par la suite - en laissant le temps décider à notre place par exemple. En est-il réellement ainsi ? Le temps est il le seul facteur décisif ? Est ce le temps qui voue la vie à l’échec, ou est-ce le sujet qui - par sa paresse, son manque de volonté, et ses choix - fait échouer sa vie ?

    Le verbe rater " se dit de celui dont l’arme rate au moment où il veut tirer " (le Littré). Rater, c’est manquer la cible, comme si la flèche allait l’atteindre mais que le vent se levait à ce moment précis. Doit-on attribuer cet acte à la malchance, à une mauvaise impulsion du bras, ou à une cause inconnue ? L’éducation a pour fonction d’apprendre à bien orienter la flèche, à bien viser, en donnant tous les moyens possibles pour réussir. Mais si l’enfant vient à échouer scolairement par exemple, on dira : " Il était doué pour tout. Il possédait toutes les facultés pour réussir, et pourtant il a raté sa scolarité. " L’enfant, vis à vis de lui-même, n’estimera sûrement pas avoir raté sa vie pour autant. Mais les parents veulent tellement bien faire pour éduquer leurs enfants qu’ils substituent leur propre désirs à celui de l’enfant, et introduisent sans le vouloir une sorte d’apathie qui les font échouer sans qu’il en soient conscients. Freud déclare dans ses Nouvelles Conférences sur la Psychanalyse qu’" en règle générale, les parents suivent dans l’éducation de l’enfant les prescriptions de leur propre Surmoi... L’enfant s’édifie d’après le Surmoi parental; il se remplit du même contenu, il devient porteur de la tradition, de toutes les valeurs à l’épreuve du temps qui se sont perpétuées de cette manière de génération en génération. " L’éducation est une tâche très délicate parce qu’elle consiste à donner les moyens de réussir sans prendre les décisions à sa place. C’est pourquoi Le Prophète de Khalil Gibran s’adresse aux parents en ces termes : " Vous êtes les arcs par qui vos enfants, comme des flèches vivantes, sont projetés. L’Archer voit le but sur le chemin de l’infini, et Il vous tend de Sa puissance pour que Ses flèches puissent voler vite et loin. Que votre tension par la main de l’Archer soit pour la joie ; Car de même qu’Il aime la flèche qui vole, Il aime l’arc qui est stable. " En s’initiant à la pensée Zen, Herrigel présente l’Art Chevaleresque du Tir à l’Arc comme un sport éducatif essentiel : le but du tir à l’arc n’est pas d’atteindre la cible, mais de contribuer à la formation du mental : le mental doit apprendre à vibrer en syntonie avec l’inconscient. Parallèlement, Nietzsche allègue dans Le Gai Savoir que " le but, la fin en sont-ils pas trop souvent un embellissant prétexte, un supplémentaire aveuglement de la vanité qui ne veut pas savoir que le navire ne fait que suivre le courant dans lequel il s’est fortuitement engagé ? Qu’il ne veut aller dans tel sens que parce qu’il y est entraîné ? Qu’il a sans doute une direction - mais absolument pas de pilote ? ".

    En nous nous portons le genre humain sur un mode inconscient. Et même si la conscience de soi se gonfle, elle est bien peu de chose en face des phénomènes inconscients qui régissent son activité sans qu’elle le sache. Il subsiste toujours une région d’opacité indépendamment de sa volonté. L’animal ne connaît pas ce décalage. Il obéit spontanément à son instinct contrairement et suit innocemment le chemin de la nature. Est-ce à dire que nous devrions rester des sauvages ? Non, parce que même si l’animal ne rate pas sa vie, il ne possède pas le recul propre à la conscience de soi. Nous en arrivons ainsi à la question suprême : peut-on réussir sa vie sans se rendre compte qu’elle est conditionnée par des vétilles ? Ou faut-il prendre conscience de l’aspect superficiel de sa vie, pour se rend compte qu’elle est réussie ou ratée ? Comment anéantir tout résidu névrotique qui nous manipule dans chacun de nos gestes et nous consume peu à peu, jusqu'à rater notre vie ?...


    Le problème est désormais de découvrir au fond de nous ce nous voulons en abolissant toute trace de ce qui est voulu à travers nous. Autrement, il s’agit de se découvrir soi-même. Dans cette optique, faut-il chercher à analyser l’opacité qui réside en chacun de nous ? Ou au contraire la fuir par tous les moyens pour l’oublier et rester superficiel ? Faut il rentrer dans les critères sociaux de l’époque, ou se mettre en marge ? Comment détruire les mécanismes qui nous ratent la vie ? Il convient de prendre suffisamment de recul pour y voir clair. Quels sont les moyens dont nous disposons pour dissoudre l’opacité ?

    Si la vie ratée réside dans le fait d’être manipulé sans le savoir, il faut se soustraire à toute forme d’oppression, ce qui suppose un esprit critique puissant capable de résister aux séducteurs qui nous incitent de partout à les suivre. Pourtant, même les esprits perspicaces n’échappent pas nécessairement à l’emprise des sectes. Dans une secte la vie est ratée dans la mesure où elle est prise en main par quelqu’un d’autre. On ne décide plus ; il n’y a plus de libre-arbitre, bien qu’on laisse croire qu’il soit toujours présent. On n’est plus l’auteur de sa vie. Marx s’évertue à démonter toute mystification par la critique, et dénonce la religion en ces termes : " La religion n'est que le soleil illusoire qui gravite autour de l'homme tant que l’homme ne gravite pas autour de lui-même." Ayant décelé la faille du soubassement de la religion, Marx sait bien que le temps finira par démontré cette théorie. Réussir sa vie, c’est déceler les mécanismes qui nous empêchent de regarder clairement les choses. Comment avoir un point de vue réel sur les choses ? Dans la Dialectique du Moi et de l'Inconscient Jung allègue qu’au sein de notre psyché " tout se passe comme si nous vivions dans une espèce de demeure présentant des portes et des fenêtres qui ouvrent sur un monde dont les objets et les présences agissent sur nous, sans que nous puissions dire pour cela que nous les possédons. " En société, l'individu est noyé dans une masse facteurs collectifs, et tout ce qu'il y a d'individuel en lui est condamné à être refoulé. L'individuation est un processus par lequel l'individu se réalise en tant qu'être singulier, en se différenciant du collectif. Car " la personnalité consciente, sans trop remarquer ce qui lui arrive, se trouve être devenue une pièce, parmi d'autres, sur l'échiquier d'un joueur invisible. " Il s’agit d’extraire le moi de toute forme d’oppression - intérieure et extérieure.

    Qu’est-ce que l’on trouve lorsqu’on devient son propre interlocuteur ? Jusqu’où se retrancher de la société ? Il ne pas aller trop loin, puisqu’il y a au sein même de l’individu une configuration psychique et une dimension sociale qui le constituent. L’anachorète qui veut se passer de toute forme d’oppression est-il un surhomme qui a réussi sa vie en tant qu’il s’est surmonté lui-même ? Ou devra t-on considérer qu’une telle recherche d’identité masque un désarroi total, et par conséquent une vie ratée ? Pour savoir qui il est, l’individu doit prendre conscience de la culpabilité qu’il porte et qu’il refoule, mais aussi d’une dimension sociale en lui qu’il ne pourra pas anéantir. La vie collective actuelle a besoin de surexistence et d’oubli afin de se libérer du poids de l’époque qui ne promet guère beaucoup d’espoir. Une vie ratée succomberait probablement au désir de s’acheter un manuel intitulé : Apprendre à réussir. En quoi un manuel pourrait nous révéler à nous-même en un rien de temps et nous fournir un mode d’emploi de la vie ? Comme si la modernité consistait à loger de la transparence factice dans les stratégies de l’inconscient. Aujourd’hui, à époque de l’Internet où le temps est anéanti, l’isolement paraît impossible. Nous sommes prisonniers par une kyrielle d’instruments qui nous ratent constamment la vie : le téléphone, le réveil, la montre, l’ordinateur, la télévision etc., toute cette technologie de plus en plus conséquente ? Et même si l’on s’extrait de toute oppression, des média, du sexe, de la religion, de l’argent, du langage etc., avons-nous réussi pour autant ? C’est guère probable.

    Si le retranchement à toute forme d’oppression n’est pas le remède qui permet d’échapper à la vie ratée, faut-il envisager qu’à l’inverse, la perte de la conscience de soi dans la jouissance ? Le Loup de Steppes de Hermann Hesse vit en retrait, perdu au milieu de ses innombrables parcelles de personnalité dont il ne parvient pas à extraire le moi. Il connaît enfin le bonheur lorsqu’il se surmonte pour apprendre à danser, alors qu’il s’y était refusé depuis toujours, par pudeur. C’est pourquoi, selon Goethe, " de la force qui lie tous les êtres ne se libère que l'être qui se surmonte lui-même." Ce qu’il faut, c’est trouver un domaine pour sublimer ses problèmes qui nous menacent constamment de nous gâcher la vie. Bien sur, les boîtes de nuit, l’alcool, la drogue permettent momentanément de fuir le système, mais ils font rentrer dans d’autres. En fait, il faut chercher à convertir cette énergie qui entrave notre vie, et la transformer en énergie constructive, qui génère quelque chose concrètement. C’est peut-être en s’investissant dans l’art ou dans l’action qu’on résout le mieux ce qui nous détériore dans la vie. Selon Freud, " les oeuvres d'art sont les satisfactions imaginaires de désirs inconscients. " Et si comme le prétend Nietzsche, " l’artiste est en même temps un introverti qui frise la névrose ", doit-il s’efforcer de combattre cette névrose ou au contraire ne pas s’en soucier et créer ? Le créateur ne s’embarrasse d’aucune morale ; il crée dans l’ignorance la plus totale des chemins qui mènent à l’oeuvre. Le comédien doit-il avoir conscience qu’il est comédien ? Lorsqu’il est en train de jouer un rôle sur scène, il n’a plus conscience qu’il est autre. Et c’est d’ailleurs cette nescience qui fait son talent. S’il pense un quelconque instant au rôle qu’il est en train de jouer, il s’emmêle les pédale et rate la scène. L’acteur doit s’investir à fond pour réussir. Une oeuvre est produite dans l’ignorance la plus totale des chemins qui mènent à elle-même; sinon, elle devient une démonstration de mathématiques. Le génie est cette étrange faculté qui s’exprime sans se savoir lui-même; et dès qu’il se surprend, il s’anéantit. Picasso incarne ce type d’artiste qui ne se souciait guère de comprendre; il déforme, reforme, reconstruit selon ses propres critères ; il échappe à tout mécanisme parce qu’il ne vit que dans le sien, et ne cherche nullement à s’en défaire. Il faut supposer que Picasso était un homme heureux, estimant réussir sa vie. C’est le temps qui en amènera la preuve légitime.


    Réussir sa vie, c’est être conscient en agissant. Au contraire, rater sa vie c’est ne pas trouver ce que l’on désire vraiment au fond de nous, où ne pas se donner polariser son énergie pour les réaliser, et laisser le temps engloutir cette kyrielle d’illusions. Néanmoins, il subsiste toujours une région d’opacité au sein même de la conscience ; et c’est sans doute préférable, car si nous étions entièrement conscients de nous-mêmes, alors toute trace de mystère se volatiliserait aussitôt, nous serions des robots. En définitive, comme dit Jankélévitch, " pour connaître intuitivement la flamme il faudrait non seulement voir danser la petite langue de feu, mais épouser du dedans sa chaleur; joindre à l’image la sensation existentielle de la brûlure... connaître la flamme du dehors en ignorant sa chaleur ? ou bien connaître le flamme elle-même en se consumant en elle ? savoir sans être ? ou être sans savoir ? tel est le dilemme. " Il faut concevoir la conscience de soi comme un éternel va et vient, comme une spirale sur laquelle nous nous promenons indéfiniment entre le dehors et le dedans, entre l’inconnu et le connu, de bas en haut, sans jamais savoir où nous sommes. C’est probablement la raison pour laquelle nous serons toujours à la recherche de notre propre identité sans jamais parvenir à la déceler. Mais ce qui compte, c’est de chercher...

Epilogue
"Si la vie est misérable, elle est pénible à supporter ; si elle est heureuse, il est horrible de la perdre : l'un revient à l'autre."
Jean de La Bruyère, Les caractères

Citation dans le domaine public.

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