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L'action ne vise-t-elle que l'efficacité ?


Sujet
L'action ne vise-t-elle que l'efficacité ?
La mythologie semble nous présenter l'action vaine comme un châtiment. Ainsi Sisyphe est-il condamné, en expiation de sa cruauté, à rouler une énorme pierre jusqu'au haut d'une montagne, d'où elle retombe infailliblement. La peine infligée aux Danaïdes procède du même principe : pour avoir tué leurs cinquante maris, elles sont frappées d'un sort peu enviable : à jamais remplir un tonneau sans fond... Il apparaît que pour les Anciens, l'action sans finalité concrète n'est que frustration... Aujourd'hui encore on se moque volontiers des "élucubrations des poètes" tandis que l'on vante le pragmatisme des hommes d'affaires. Ce culte de l'efficacité n'est-il pas dangereux ? N'est-ce-pas là prendre le risque d'excuser toute action par son but ? L' Homme, en voulant à chaque instant se rendre efficace, ne risque-t-il pas de se ramener au rang de l'animal ou de la machine ? Pourtant, l'aspect contestable du concept d'acte gratuit est manifeste.
Il apparaît tout d'abord que la quête d'une efficacité absolue est non seulement un mythe mais encore un danger... Notre prétention à l'efficacité semble en effet particulièrement illusoire. L'efficacité ne doit ni ne peut être posée comme objectif. Elle ne peut l'être par sa définition même : on ne peut être efficace que dans l'accomplissement de quelque chose. La fin est dans ce "quelque chose" et non dans l'efficacité elle-même. L'efficacité doit alors se voir nouvellement définie... Nos actions sont nécessairement efficaces dans la mesure où elles aboutissent toujours à un accomplissement, quel qu'il soit : elle ont un effet. Le moindre mouvement d'un doigt agite des milliards de molécules de dioxygène. Cependant l'efficacité des actions humaines peut tout aussi bien sembler parfaitement contingente, dès lors que l'on établit que l'efficacité tend vers l'accomplissement d'un but précis, posé par une conscience. L'efficacité, comme qualité parfaite de l'action assurant le passage de la matière à la forme (au sens aristotélicien), est alors un leurre.

Se pose en effet le problème de la liberté humaine. Comment prétendre à l'efficacité aussi longtemps que nos actes et nos pensées demeurent sans vérité établie. On pourrait certes suivre Descartes, qui établit, constatant la transparence de la pensée à elle-même, son "cogito ergo sum", première base de sa réflexion. Pourtant, là encore, c'est l'usage de la logique et du langage qui permettent cette mise en forme de la pensée. En d'autres termes, il n'est pas de raisonnement sans axiomes. Attendu que des axiomes -c'est à dire des évidences apparentes- sont à l'origine de tout raisonnement, il est impossible de considérer que le raisonnement procède avec une rigueur parfaite. Dès lors, sauf à accepter l'inauthenticité (ce qui n'est peut-être pas à exclure) ou à se laisser griser par ce qu'Heidegger nomme le "souci" c'est-à-dire, la vie quotidienne, le scepticisme semble indépassable. Croire alors que nous pourrions planifier nos actes dans un souci d'efficacité relève donc de l'illusion. Car comme l'écrit Gide "il entre dans les actions humaines plus de hasard que de décision..."

Mais plus encore qu'une illusion, la quête de l'efficacité est un danger. En effet viser à l'efficacité implique d'agir avec le plus grand pragmatisme : une idée ne serait vraie que dans la mesure où son application permet d'accroitre l'efficacité. Ce serait là la disparition de toute notion morale. Le pragmatisme justifie les assassinats politiques, l'exécution de prisonniers par trop encombrants ou encore l'utilisation des gaz de combat. Le concept rencontre donc vite ses limites...

Que faire alors ? Si l'efficacité est un leurre, pourquoi agir ? Quel objectif trouver à l'action humaine, quel but définir pour une vie ?

Un but pour la vie ? La vie !

En effet, si l'on définit l'action au sens large, tout être vivant agit en permanence. D'une part par le fonctionnement de son métabolisme, d'autre part parce que tout élément du comportement, même sans conséquence aucune, s'avère être action. L'être est être de par son action même. Une seule justification à cela : la définition académique de la vie : "Ensemble des phénomènes communs aux êtres organisés, et qui constitue leur mode d'activité propre." Le mouvement est dans l'essence de l'être vivant. Ajoutons-y, pour ce qui est de la conscience humaine, l'intentionnalité, et l'on peut légitimement écrire que l'être est -tout au moins vu de l'extérieur- à travers son action.

On pourrait alors s'interroger : pourquoi poser l'action comme but puisque l'action est nécessairement s'il y a vie (et s'il n'y a plus vie, le problème de la finalité de celle-ci ne se pose bien sûr plus) ? Peut-être parce que l'Homme est victime de lui-même; j'entends par là que, comme l'écrit Sartre, "serions-nous muets et cois comme des cailloux, notre passivité même serait une action." En d'autres termes nous subissons notre liberté et sommes contraints d'exercer notre libre arbitre. Cet exercice trouve son faîte, pour les existentialistes, dans l'acte gratuit, le crime sans mobile par exemple. Mais le concept d'acte gratuit peut géner. N'y-a-t-il pas dans l'acte gratuit le désir de prouver sa liberté ? N'y-a-t-il donc pas un acte non-gratuit ?

C'est qu'en réalité tout acte réfléchi repose sur un mobile, est soumis à une intentionnalité. C'est dans l'action, dans la quête, que se trouve, consciemment ou non, l'objectif. Car, somme toute, les objets des désirs peuvent sembler, après coup, sans intérêt... Paulo Coelho, dans son roman "L'Alchimiste" illustre cette idée avec grand talent. Il nous peint l'itinéraire initiatique d'un jeune homme parti d'Espagne pour gagner les Pyramides, au pieds desquelles un trésor l'attend. Au cours de son chemin, il découvre peu à peu que le trésor n'est finalement qu'un prétexte à sa quête. C'est au milieu du désert qu'il a ce dialogue avec un alchimiste rencontré :

        "Mon coeur craint de souffrir, dit le jeune homme à l'alchimiste, une nuit qu'ils regardaient le ciel sans Lune.

        - Dis-lui que la crainte de la souffrance est pire que la souffrance elle-même.

        Et qu'aucun coeur n'a jamais souffert alors qu'il était à la poursuite de ses rêves."

Enfin, si l'on peut respecter l'action pour l'action, il peut également lui apparaître une autre fin : agir pour être.
Par ailleurs, l'être humain semble se constituer tout au long de sa vie, par addition des différents éléments de ce qu'il a vécu. En cela, on peut écrire, comme les existentialistes que l'agir fait l'être. Pour employer les mots de Sartre, "l'existence précède l'essence." L'Homme est alors libre de créer son être en orientant son action. Il semble apparaître en outre un goût naturel chez l'homme pour la futilité : l'action, même inefficace, donc inutile, est recherchée... Ainsi Rostand fait prononcer ces mots à son "Cyrano de Bergerac" tandis que celui-ci se bat contre la mort :

        "Que dites-vous ?... C'est inutile ?... Je le sais !

        Mais on ne se bat pas dans l'espoir du succès !

        Non ! Non ! c'est bien plus beau lorsque c'est inutile !"

L'art peut lui aussi paraître totalement vain. Le Parnasse s'est ainsi engagé dans la voie de l'art pour l'art. On peut rapporter ce mot de Théophile Gautier : "Il n'y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien."

On observe certes, le plus souvent, une recherche évidente de l'efficacité dans l'action...

Ceci est manifeste notamment si l'on donne au mot "action" le sens que lui offre la vie quotidienne, c'est-à-dire, si on l'oppose à la passivité, voire à la réflexion. Dans ce cas, en effet, l'action possède une visée précise : il s'agit d'une action "pour", "afin de". L'efficacité étant alors définie comme la "qualité d'une chose qui produit l'effet attendu", la réalisation de l'action suppose l'efficacité : à quoi bon aller au supermarché pour n'y rien acheter ? Les nécessités du quotidien, nos désirs et nos besoins nous imposent journellement un comportement précis.

L'Homme inscrivant par ailleurs sa conscience dans le temps, il cherche à donner un sens, à poser des fins. Confucius déjà affirmait que "l'homme est rare qui étudie sans autre but que l'étude." La plupart des actions humaines s'inscrivent dans un cheminement vers un but. A tel point qu'il peut paraître paradoxal d'imaginer une action dépourvue de fin...

Pourtant cette recherche de l'efficacité si courante n'est-elle pas qu'un leurre ?

Etre, c'est agir. La liberté et l'action, subies par l'homme

Ainsi le caractère vain de l'action est un trait propre à l'être humain et peut-être le seul qui lui permette d'échapper à ce qu'on pourrait appeler le déterminisme de la nature...

En effet l'ingéniosité des hommes leur a permis d'utiliser le monde environnant comme outil, afin d'accroître leur efficacité. Efficacité qui devient peu à peu telle que le travail utilitaire semble appelé à devenir presque marginal. La machine étant intrinséquement plus efficace que l'homme, elle est destinée à le remplacer dans la plupart des tâches autres que la conception, pour autant que l'homme accepte de subir cette évolution. Si c'est le cas, l'action des hommes devrait perdre toute prétention à l'efficacité (ce mot étant pris dans son sens restreint).

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