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Les hommes sont-ils violents par nature ou à cause de la vie sociale ?


Sujet
Les hommes sont-ils violents par nature ou à cause de la vie sociale ?

Cette dissertation provient du site http://mapage.noos.fr/philosophie/, en accord avec son webmaster.

Lorsqu'on s'interroge sur la violence, on ne peut pas ne pas se demander quelles sont ses causes. Deux possibilités s'offrent à notre réflexion : les hommes sont-ils violents par nature ou à cause de la vie sociale ? La violence trouve-t-elle ses causes en nous, dans la nature humaine ou se trouvent-elles en dehors de nous, dans l'organisation de la vie sociale ? On pourrait être tenté de dire qu'elle peut venir à la fois de l'une et de l'autre. Seulement, l'une ne provoque-t-elle pas l'autre ? L'une n'est-elle pas derrière l'autre ? Mais laquelle ? De deux choses l'une : ou bien l'homme est violent parce qu'il est disposé par nature à la violence, la vie sociale ne lui fournissant alors que l'occasion de manifester une violence inhérente à sa nature, ou bien rien ne prédispose naturellement l'homme à la violence, et donc s'il lui arrive de l'être, c'est parce qu'il a été rendu violent par la vie sociale.
Peut-on soutenir que l'homme est violent par nature et non à cause de la vie sociale ? La vie sociale n'est-elle pas au contraire la source de la violence de l'homme ? Peut-on venir à bout de la contradiction qui oppose ces deux thèses ?


Il ne suffit pas de parler de la violence dont les hommes sont capables pour savoir de quoi on parle, encore faut-il définir la violence. Elle correspond à tous les actes qui portent atteinte à l'intégrité physique ou psychologique d'une chose ou d'un être, et, par extension, à tous les actes qui contrarient une spontanéité ou un projet. La violence, c'est ce qui brise, fait mal ou met des obstacles. Soutenir que les hommes sont violents par nature n'est possible que s'il existe en eux quelque chose qui, par nature, les disposerait de manière spontanée à porter atteinte à l'intégrité ou à la spontanéité des êtres et des choses. Or, qu'est-ce qui pourrait les y pousser sinon ce qu'on appelle l'agressivité puisqu'elle est justement une disposition à l'agression, donc à la violence. D'où cette question : l'homme est-il agressif par nature ? La réponse ne fait pas de doute : en tant qu'être vivant, l'homme est doté d'instincts par lesquels tant de manière offensive que défensive, il se conserve et se perpétue. Les hommes sont donc par nature disposés à être violents dès lors que leur survie est en jeu.

Mais ses instincts le disposent aussi à une violence qui va bien au-delà de ce qu'exige sa survie. En effet, il ne semble pas possible de rendre compte de la violence seulement en terme d'utilité par rapport à la survie : bien des violences peuvent sembler tout à fait gratuites de ce point de vue. Ce qui dresse de l'homme un sombre tableau qui rejoint une des thèses que soutient Freud dans Malaise dans la civilisation : "L'homme n'est point cet être débonnaire, au cour assoiffé d'amour, dont on dit qu'il se défend quand on l'attaque, mais un être, au contraire, qui doit compter au nombre de ces données instinctives une bonne somme d'agressivité. [.] L'homme est, en effet, tenté de satisfaire son besoin d'agression aux dépends de son prochain, d'exploiter son travail sans dédommagement, de l'utiliser sexuellement sans son consentement, de s'approprier ses biens, de l'humilier, de lui infliger des souffrances, de le martyriser et de le tuer." La violence dont l'homme est capable ne se limite pas à celle, provoquée par les circonstances, de la légitime défense : elle est aussi le mode de satisfaction d'une pulsion, d'un désir qui ne doit rien aux circonstances et qui tient à notre constitution naturelle, à notre nature.

Du coup, on peut comprendre que les violences qui paraissent dues aux circonstances, à la vie sociale, par exemple celles des diverses formes de compétition, sont en réalité l'expression d'une agressivité naturelle qui trouve dans la compétition l'occasion de se manifester. Si les hommes se battent pour détruire, faire mal, tuer, pour accaparer des ressources naturelles, des richesses ou des honneurs, c'est non seulement pour vivre ou en tirer avantage mais aussi pour priver les autres de ce qui leur est pris. Ce qui rejoint la thèse développée par Hobbes : si dans la vie sociale, "L'homme est un loup pour l'homme.", c'est parce que chaque homme est en conflit avec tous les autres d'une part par nécessité, afin d'assurer sa conservation, mais d'autre part aussi du fait de passions naturelles qui l'incitent à les violenter et à jouir de certains avantages à leurs dépends. En somme donc, si l'homme est violent, c'est par nature qu'il l'est.


Notons que cette thèse selon laquelle l'homme est violent par nature est toujours associées soit à une explication, c'est le cas chez Freud, soit à une justification, c'est le cas chez Hobbes, de l'organisation de la vie sociale et en particulier de la rigueur des restrictions qu'elle impose à tous. Puisque l'homme constitue par son agressivité naturelle un danger pour ses congénères, il est sage que la vie sociale y mette bon ordre par des lois et le recours à la force publique. Autrement dit, cette thèse de la naturalité de la violence est solidaire de celle selon laquelle l'organisation sociale et politique a pour fonction essentielle de pacifier la vie sociale, parce que si elle était abandonnée à elle-même, elle serait un champ de bataille permanent. A l'agressivité naturelle des individus doit répondre une répression sociale et institutionnalisée.
Or, dans la mesure où l'organisation sociale peut avoir d'autres fins que celle d'établir la paix civile par le strict encadrement des individus, on peut se demander si cette relation entre la violence individuelle et sa répression sociale ne devrait pas être renversée. A savoir : la violence des individus, qu'on attribue à l'agressivité naturelle, ne doit-elle pas plutôt être mise au compte de l'organisation sociale et politique, précisément parce qu'elle serait en réalité loin de permettre simplement de juguler la violence naturelle ? Mais dans ce cas, l'homme ne serait pas violent par nature, mais à cause de la vie sociale.



Si on doit admettre que toutes les sociétés se dotent des moyens de juguler la violence des individus, néanmoins toutes les sociétés ne se ressemblent pas. Elles n'ont pas toutes les mêmes règles morales, les mêmes mours, les mêmes institutions ni les mêmes lois. Par conséquent, elles déterminent chacune à sa manière certains rapports d'une part entre les individus et d'autre part entre les individus et les choses. Or, si toutes les formes sociales qui en résultent visent à leur façon à contenir la violence des individus, il y en a un grand nombre parmi elles qui institue, favorise ou tolère des rapports sociaux, juridiques, économiques et politiques qui ne sont pas légitimes ou justes. Comment ne pas y voir une source de mécontentement, de révolte et donc de violence ? Et, précisément, l'injustice, c'est-à-dire le fait que les uns possèdent sans l'avoir toujours mérités ce que les autres auraient aussi ou davantage mérités d'avoir, est explicitement à l'origine de bien des violences, dont le sens alors est ou bien de se venger ou bien de se réapproprier par la force ce à quoi on a droit. La cause de la violence est donc dans la vie sociale : elle est provoquée par les injustices sociales, économiques et politiques.

Cette thèse implique du coup que si la vie sociale est organisée en vue de contenir la violence des individus, ce n'est pas celle due à leur agressivité naturelle qui est en cause, mais celle qui est provoquée par les injustices. La paix civile serait alors, de manière contradictoire, à la fois mise en péril et maintenue par l'ordre social et politique lui-même, et notamment par l'Etat.



Mais faire de l'injustice la cause de la violence pourrait dissimuler une cause beaucoup plus profonde : la vie sociale elle-même, qu'elle soit organisée d'une manière juste ou non. C'est précisément ce que soutient Rousseau, dans le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes. Selon lui, la vie sociale, parce qu'on s'y compare, met en évidence et amplifie des inégalités naturelles qui suscitent dès lors la vanité et le mépris chez les plus doués et la honte et l'envie chez les autres. Autant de passions qui peuvent conduire à la violence. En outre, dès lors qu'on reconnaît le droit de propriété, des inégalités de richesse apparaissent, ce qui provoque des relations de domination ainsi que des violences entre des pauvres qui n'ont rien à perdre et des riches qui veulent accroître leur fortune. C'est donc du côté de la vie sociale qu'il faut trouver les causes de la violence humaine et non du côté de la nature humaine.

C'est d'ailleurs pourquoi, tandis que Rousseau incrimine les inégalités dans la genèse de conduites violentes, il innocente la nature humaine. Selon lui en effet, l'homme est bon par nature. Qu'est-ce qu'il entend par là ? Que l'homme, antérieurement à toute vie sociale, vit dans l'innocence, c'est-à-dire dans l'ignorance du bien et du mal, l'absence de passion et de malice. Par nature, les actions de l'homme ne sont animées que par deux sentiments : l'amour de soi, à distinguer de l'amour-propre, qui lui fait faire ce qui concoure à sa préservation, et, la pitié, que Rousseau définit comme l'aptitude à se mettre à la place de tout être sensible et qui le dissuade de toute violence. Ainsi, si la vie sociale est à l'origine de la violence, c'est parce qu'elle est la cause d'une corruption de l'homme qui en fait un être animé de passions qui le disposent à rechercher son profit au mépris ou aux dépends des autres.




Ainsi, ce ne serait pas dans la nature humaine, mais du côté de la vie sociale qu'il faudrait situer la cause de la violence. Certes, mais peut-on établir que cette thèse est non seulement fondée mais qu'elle est indiscutablement celle qui, des deux en présence, doit être adoptée ? Rien n'est moins sûr puisque l'une ne semble pas moins solide que l'autre. En somme, rien n'est vraiment réglé. Dira-t-on qu'il y a un peu des deux, que la réalité leur donne raison à toutes les deux ? Ce serait oublier qu'elles sont contradictoires, que l'une exclut l'autre. Alors, comment trancher ?

Notons que cette impossibilité de trancher, à laquelle il n'est pas rare de se heurter, n'est d'ailleurs pas sans conséquence. Elle permet de donner un semblant de légitimité à des conduites pourtant opposées. Lorsqu'on veut mettre hors de cause l'ordre social, on a tôt fait de naturaliser la violence, d'en faire une donnée anthropologique, voire raciale, ce qui légitime apparemment, en retour, une gestion purement répressive de la violence. A l'inverse, lorsqu'on veut innocenter les individus, on tend à la socialiser et à la politiser, ce qui permet de donner une sorte de légitimité à ses éruptions.

Mais, au juste, qu'en est-il des causes de la violence ? Sont-elles naturelles ou sociales ? Peut-on seulement trancher entre des thèses qui semblent aussi solides que contradictoires ?

Mais sont-elles aussi solides qu'elles le paraissent ? Ne sont-elles pas sans faiblesses ? En effet, remarquons déjà qu'aucune de ces deux thèses ne semblent capables de rendre compte de certaines violences : celles qui sont froidement perpétrées et/ou qui invoquent des inégalités imaginaires et non pas objectives. Notons aussi que si elles fournissent l'une et l'autre une explication à la violence, elles ont le défaut commun de ne pas rendre compte du passage à l'acte violent. Que l'agressivité dispose à la violence n'implique pas qu'elle y conduise nécessairement : on observe même plutôt que cette agressivité est le plus souvent inopérante, soit à cause de la menace de sanction sociale, soit du fait d'une intériorisation de l'interdiction de violenter les autres. De même, que les injustices et les inégalités soient capables de la provoquer n'implique pas non plus qu'elles le fassent systématiquement puisque des régimes politiques injustes se maintiennent parfois par le consentement des peuples qui ont à les subir. Que l'agressivité naturelle ou que les inégalités sociales puissent être les conditions de la violence, c'est très possible, mais cela n'implique pas qu'elles en soient toujours l'une ou/et l'autre, les causes directes et effectives.

Voilà donc qui déplace la question initiale : il ne s'agit plus de savoir si la violence est due à la nature humaine ou à la vie sociale puisque ces deux explications sont également recevables sans qu'on puisse trancher entre elles, il s'agit de savoir ce qui déclenche la violence proprement dite, ce qui commande le passage à l'acte. Non plus de savoir ce qui dispose à être violent, mais ce qui rend violent effectivement. La question initiale n'est pas pour autant abandonnée puisqu'il faudra en effet se demander si ce qui la déclenche est en rapport avec la nature humaine ou avec la vie sociale.




Qu'est-ce qui peut faire que l'agressivité naturelle s'exprime par des violences ? Qu'est-ce qui peut faire que des injustices ou que des inégalités sociales déclenchent des violences ?

Pour que l'agressivité s'exprime par la violence, il est nécessaire que soit levée l'interdiction, dont tout le monde a conscience, d'être violent lorsque ce n'est pas nécessaire à notre survie immédiate (cas de la légitime défense). Parallèlement, pour que les injustices et les inégalités puissent être à l'origine de violences, encore faut-il qu'elles soient conscientes et qu'elles soient vécues comme des offenses qui doivent cesser. Or, ce qui est remarquable, c'est que dans les deux cas, ce qui explique le passage à l'acte, c'est le sentiment d'être dans son bon droit en étant violent. L'agressivité comme les inégalités ne peuvent donner lieu à une conduite violente qu'à la condition d'éprouver le sentiment d'accomplir par elle une bonne action, une action vécue comme juste, comme légitime, parce qu'elle est le moyen de corriger une situation anormale ou même en tant que telle. Ce sentiment peut, bien sûr, n'être qu'illusoire, voire parfaitement contraire à ce qui serait réellement légitime ou juste, mais c'est lui qui permet ce passage à l'acte.

Mais d'où vient ce sentiment d'être dans son bon droit, cette bonne conscience qui accompagne la violence ? Ils ne peuvent provenir ni de l'agressivité naturelle, ni des inégalités sociales puisqu'elles ont au contraire besoin de ce sentiment pour donner lieu à des violences. Sur quoi donc se fonde ce sentiment de bien faire en faisant du mal ?

Il semble qu'il ne soit possible d'éprouver ce sentiment que lorsqu'on pense qu'on a des droits sur ceux qu'on violente, qu'on possède un statut à part, différent de ceux qu'on violente. Pourquoi ? Parce qu'on ne peut violenter en pensant bien faire ni ceux qu'on tient pour ses semblables ni ceux dont on pense qu'ils sont nos égaux.

Par conséquent, ce qui libère de toutes entraves les dispositions naturelles ou sociales à la violence, peut prendre deux formes : ou bien la conviction d'être supérieur aux autres en mérite, en droits, en sagesse, en dignité, en valeur, voire en humanité. , ou bien, à l'inverse, le sentiment d'être bafoué, humilié, injustement traité par les autres quant à ses mérites, ses droits, sa sagesse, sa dignité, sa valeur, son humanité. Se sentir le droit d'être violent suppose ou qu'on se croie meilleur que ceux auxquels on porte atteinte ou qu'on s'en croie les victimes. En somme, la violence est rendue possible par le sentiment de sa prééminence ou par le désir de se venger.

Ce qui implique que ce sentiment est impossible sans celui d'une hiérarchie, sans le sentiment d'occuper le sommet d'une hiérarchie ou celui d'être injustement rejeté à son pied. Dans les deux cas en effet, c'est le sentiment d'une hiérarchie dont on s'autorise ou qu'on conteste qui donne lieu au sentiment que la violence ne serait pas une faute, mais un droit. Ce qui n'exclut pas du reste que ces deux sentiments se mêlent : on peut se penser à la fois comme la victime d'une hiérarchie humiliante et lui en opposer une autre dans laquelle on occupe le sommet au détriment des autres donc s'arroger une prééminence sur les autres qui ne tient qu'à un renversement arbitraire de la hiérarchie admise.

Cette explication du passage à l'acte violent rejoint une distinction établie par Nietzsche dans la première dissertation de La généalogie de la morale entre deux types humains : d'une part, le type noble, animé par le pathos de la distance, c'est-à-dire le sentiment d'une très grande distance hiérarchique entre sa propre valeur et la valeur de ceux qu'il tient pour inférieurs, pour lesquels il n'a ni estime, ni haine et qu'il n'hésitera pas à violenter, et, d'autre part, le type plébéien animé lui par le ressentiment à l'égard de ceux qui s'affirment comme lui étant supérieurs socialement et/ou en dignité et qui pour se venger d'eux leur oppose sa propre hiérarchie des mérites et des qualités morales, hiérarchie exclusivement conçue de telle sorte qu'il en occupe le sommet en lieu et place des nobles qu'il hait. De ce point de vue, la violence, qu'elle soit celle du type noble ou celle du type plébéien, a pour cause la conviction intime de valoir plus que les autres et donc qu'en les violentant, on ne commet rien de grave puisqu'on ne porte atteinte qu'à des formes dégradées d'existence. En l'espèce, soit elle ne vise que des êtres conçus comme mauvais, imparfaits, ratés, soit elle a pour objet des êtres conçus comme méchants, cruels, cupides. En somme, que la supériorité dont on se prévaut soit réelle ou seulement présumée, les conduites violentes seraient impossibles sans le sentiment de valoir plus que les autres. Sans ce rapport à soi et aux autres, qu'il naisse du pathos de la distance ou du ressentiment, par lequel on s'arroge un statut qui les surplombe, on ne pourrait se sentir autorisé à les violenter.

Quoiqu'il en soit de la réalité de la supériorité qu'on s'accorde, qu'elle soit fondée ou non, on peut retenir de cette distinction de Nietzsche que c'est dans ce rapport à soi et aux autres qu'il faut trouver ce qui est susceptible de déclencher la violence. Alimentée par l'agressivité naturelle ou les inégalités sociales, c'est le sentiment de valoir plus que les autres, lié ou non à celui d'être humiliés par eux, qui met fin à sa contention. La violence trouve donc sa cause dans la manière avec laquelle chacun s'évalue et se situe parmi les autres ainsi que dans la manière avec laquelle chacun se sent évalué et situé par les autres. Et à cet égard, il faut reconnaître que c'est plutôt du côté de la vie sociale et non du côté de la nature humaine qu'on se trouve.

Pour autant cette thèse n'a rien d'un retour à l'idée selon laquelle ce sont les injustices ou simplement les inégalités sociales qui sont les causes de la violence. A l'origine de la violence, on voulait situer des réalités objectives : d'abord celle d'une nature humaine puis celles des inégalités et injustices sociales, alors qu'elle est toute entière déterminée par la manière subjective et socialisée de s'estimer et d'être estimé. Ce qui permet de comprendre que si on ne pouvait pas trancher entre la nature humaine et la vie sociale, c'est parce que la cause de la violence n'est pas essentiellement dans ce qui est objectivement, mais dans nos évaluations subjectives de ce qui est.

Ce qui signifie qu'il nous faut renverser un de nos points de vue : nous cherchions ce qui déclenchait le passage à l'acte violent, étant entendu qu'elle avait pour cause ou bien l'agressivité ou bien les inégalités. En réalité, l'agressivité naturelle et les inégalités sociales sont bien moins les causes de la violence que l'énergie dont elle a besoin pour se manifester et un prétexte pour exploser : la cause réelle de la violence effective est dans la valeur qu'on s'accorde par rapport aux autres.

Voilà qui en outre explique ce que ni l'agressivité naturelle, ni les inégalités sociales ne peuvent expliquer : les violences froides, administratives et/ou celles reposent sur la réalité prêtée à des inégalités imaginaires. Elles reposent sur l'opinion qu'on se fait de soi par rapport aux autres.



Après avoir envisagé que la cause de la violence puisse se trouver dans l'agressivité naturelle des hommes puis dans les inégalités et les injustices sociales, il est apparu que ces deux causes n'expliquaient pas tout et ne donnaient pas vraiment d'explication au passage à l'acte violent. Sa véritable cause nous est finalement apparue dans le sentiment d'avoir le droit de se conduire ainsi, sentiment qu'on éprouve lorsqu'on se pense d'une manière ou d'une autre supérieur à ceux qu'on violente. La violence n'a donc pour cause directe ni l'agressivité ni les inégalités et injustices sociales, mais la manière avec laquelle chacun se juge comparativement aux autres.

Les hommes sont-ils violents par nature ou à cause de la vie sociale ?



Lorsqu'on s'interroge sur la violence, on ne peut pas ne pas se demander quelles sont ses causes. Deux possibilités s'offrent à notre réflexion : les hommes sont-ils violents par nature ou à cause de la vie sociale ? La violence trouve-t-elle ses causes en nous, dans la nature humaine ou se trouvent-elles en dehors de nous, dans l'organisation de la vie sociale ? On pourrait être tenté de dire qu'elle peut venir à la fois de l'une et de l'autre. Seulement, l'une ne provoque-t-elle pas l'autre ? L'une n'est-elle pas derrière l'autre ? Mais laquelle ? De deux choses l'une : ou bien l'homme est violent parce qu'il est disposé par nature à la violence, la vie sociale ne lui fournissant alors que l'occasion de manifester une violence inhérente à sa nature, ou bien rien ne prédispose naturellement l'homme à la violence, et donc s'il lui arrive de l'être, c'est parce qu'il a été rendu violent par la vie sociale.
Peut-on soutenir que l'homme est violent par nature et non à cause de la vie sociale ? La vie sociale n'est-elle pas au contraire la source de la violence de l'homme ? Peut-on venir à bout de la contradiction qui oppose ces deux thèses ?


Il ne suffit pas de parler de la violence dont les hommes sont capables pour savoir de quoi on parle, encore faut-il définir la violence. Elle correspond à tous les actes qui portent atteinte à l'intégrité physique ou psychologique d'une chose ou d'un être, et, par extension, à tous les actes qui contrarient une spontanéité ou un projet. La violence, c'est ce qui brise, fait mal ou met des obstacles. Soutenir que les hommes sont violents par nature n'est possible que s'il existe en eux quelque chose qui, par nature, les disposerait de manière spontanée à porter atteinte à l'intégrité ou à la spontanéité des êtres et des choses. Or, qu'est-ce qui pourrait les y pousser sinon ce qu'on appelle l'agressivité puisqu'elle est justement une disposition à l'agression, donc à la violence. D'où cette question : l'homme est-il agressif par nature ? La réponse ne fait pas de doute : en tant qu'être vivant, l'homme est doté d'instincts par lesquels tant de manière offensive que défensive, il se conserve et se perpétue. Les hommes sont donc par nature disposés à être violents dès lors que leur survie est en jeu.

Mais ses instincts le disposent aussi à une violence qui va bien au-delà de ce qu'exige sa survie. En effet, il ne semble pas possible de rendre compte de la violence seulement en terme d'utilité par rapport à la survie : bien des violences peuvent sembler tout à fait gratuites de ce point de vue. Ce qui dresse de l'homme un sombre tableau qui rejoint une des thèses que soutient Freud dans Malaise dans la civilisation : "L'homme n'est point cet être débonnaire, au cour assoiffé d'amour, dont on dit qu'il se défend quand on l'attaque, mais un être, au contraire, qui doit compter au nombre de ces données instinctives une bonne somme d'agressivité. [.] L'homme est, en effet, tenté de satisfaire son besoin d'agression aux dépends de son prochain, d'exploiter son travail sans dédommagement, de l'utiliser sexuellement sans son consentement, de s'approprier ses biens, de l'humilier, de lui infliger des souffrances, de le martyriser et de le tuer." La violence dont l'homme est capable ne se limite pas à celle, provoquée par les circonstances, de la légitime défense : elle est aussi le mode de satisfaction d'une pulsion, d'un désir qui ne doit rien aux circonstances et qui tient à notre constitution naturelle, à notre nature.

Du coup, on peut comprendre que les violences qui paraissent dues aux circonstances, à la vie sociale, par exemple celles des diverses formes de compétition, sont en réalité l'expression d'une agressivité naturelle qui trouve dans la compétition l'occasion de se manifester. Si les hommes se battent pour détruire, faire mal, tuer, pour accaparer des ressources naturelles, des richesses ou des honneurs, c'est non seulement pour vivre ou en tirer avantage mais aussi pour priver les autres de ce qui leur est pris. Ce qui rejoint la thèse développée par Hobbes : si dans la vie sociale, "L'homme est un loup pour l'homme.", c'est parce que chaque homme est en conflit avec tous les autres d'une part par nécessité, afin d'assurer sa conservation, mais d'autre part aussi du fait de passions naturelles qui l'incitent à les violenter et à jouir de certains avantages à leurs dépends. En somme donc, si l'homme est violent, c'est par nature qu'il l'est.


Notons que cette thèse selon laquelle l'homme est violent par nature est toujours associées soit à une explication, c'est le cas chez Freud, soit à une justification, c'est le cas chez Hobbes, de l'organisation de la vie sociale et en particulier de la rigueur des restrictions qu'elle impose à tous. Puisque l'homme constitue par son agressivité naturelle un danger pour ses congénères, il est sage que la vie sociale y mette bon ordre par des lois et le recours à la force publique. Autrement dit, cette thèse de la naturalité de la violence est solidaire de celle selon laquelle l'organisation sociale et politique a pour fonction essentielle de pacifier la vie sociale, parce que si elle était abandonnée à elle-même, elle serait un champ de bataille permanent. A l'agressivité naturelle des individus doit répondre une répression sociale et institutionnalisée.
Or, dans la mesure où l'organisation sociale peut avoir d'autres fins que celle d'établir la paix civile par le strict encadrement des individus, on peut se demander si cette relation entre la violence individuelle et sa répression sociale ne devrait pas être renversée. A savoir : la violence des individus, qu'on attribue à l'agressivité naturelle, ne doit-elle pas plutôt être mise au compte de l'organisation sociale et politique, précisément parce qu'elle serait en réalité loin de permettre simplement de juguler la violence naturelle ? Mais dans ce cas, l'homme ne serait pas violent par nature, mais à cause de la vie sociale.



Si on doit admettre que toutes les sociétés se dotent des moyens de juguler la violence des individus, néanmoins toutes les sociétés ne se ressemblent pas. Elles n'ont pas toutes les mêmes règles morales, les mêmes mours, les mêmes institutions ni les mêmes lois. Par conséquent, elles déterminent chacune à sa manière certains rapports d'une part entre les individus et d'autre part entre les individus et les choses. Or, si toutes les formes sociales qui en résultent visent à leur façon à contenir la violence des individus, il y en a un grand nombre parmi elles qui institue, favorise ou tolère des rapports sociaux, juridiques, économiques et politiques qui ne sont pas légitimes ou justes. Comment ne pas y voir une source de mécontentement, de révolte et donc de violence ? Et, précisément, l'injustice, c'est-à-dire le fait que les uns possèdent sans l'avoir toujours mérités ce que les autres auraient aussi ou davantage mérités d'avoir, est explicitement à l'origine de bien des violences, dont le sens alors est ou bien de se venger ou bien de se réapproprier par la force ce à quoi on a droit. La cause de la violence est donc dans la vie sociale : elle est provoquée par les injustices sociales, économiques et politiques.

Cette thèse implique du coup que si la vie sociale est organisée en vue de contenir la violence des individus, ce n'est pas celle due à leur agressivité naturelle qui est en cause, mais celle qui est provoquée par les injustices. La paix civile serait alors, de manière contradictoire, à la fois mise en péril et maintenue par l'ordre social et politique lui-même, et notamment par l'Etat.



Mais faire de l'injustice la cause de la violence pourrait dissimuler une cause beaucoup plus profonde : la vie sociale elle-même, qu'elle soit organisée d'une manière juste ou non. C'est précisément ce que soutient Rousseau, dans le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes. Selon lui, la vie sociale, parce qu'on s'y compare, met en évidence et amplifie des inégalités naturelles qui suscitent dès lors la vanité et le mépris chez les plus doués et la honte et l'envie chez les autres. Autant de passions qui peuvent conduire à la violence. En outre, dès lors qu'on reconnaît le droit de propriété, des inégalités de richesse apparaissent, ce qui provoque des relations de domination ainsi que des violences entre des pauvres qui n'ont rien à perdre et des riches qui veulent accroître leur fortune. C'est donc du côté de la vie sociale qu'il faut trouver les causes de la violence humaine et non du côté de la nature humaine.

C'est d'ailleurs pourquoi, tandis que Rousseau incrimine les inégalités dans la genèse de conduites violentes, il innocente la nature humaine. Selon lui en effet, l'homme est bon par nature. Qu'est-ce qu'il entend par là ? Que l'homme, antérieurement à toute vie sociale, vit dans l'innocence, c'est-à-dire dans l'ignorance du bien et du mal, l'absence de passion et de malice. Par nature, les actions de l'homme ne sont animées que par deux sentiments : l'amour de soi, à distinguer de l'amour-propre, qui lui fait faire ce qui concoure à sa préservation, et, la pitié, que Rousseau définit comme l'aptitude à se mettre à la place de tout être sensible et qui le dissuade de toute violence. Ainsi, si la vie sociale est à l'origine de la violence, c'est parce qu'elle est la cause d'une corruption de l'homme qui en fait un être animé de passions qui le disposent à rechercher son profit au mépris ou aux dépends des autres.




Ainsi, ce ne serait pas dans la nature humaine, mais du côté de la vie sociale qu'il faudrait situer la cause de la violence. Certes, mais peut-on établir que cette thèse est non seulement fondée mais qu'elle est indiscutablement celle qui, des deux en présence, doit être adoptée ? Rien n'est moins sûr puisque l'une ne semble pas moins solide que l'autre. En somme, rien n'est vraiment réglé. Dira-t-on qu'il y a un peu des deux, que la réalité leur donne raison à toutes les deux ? Ce serait oublier qu'elles sont contradictoires, que l'une exclut l'autre. Alors, comment trancher ?

Notons que cette impossibilité de trancher, à laquelle il n'est pas rare de se heurter, n'est d'ailleurs pas sans conséquence. Elle permet de donner un semblant de légitimité à des conduites pourtant opposées. Lorsqu'on veut mettre hors de cause l'ordre social, on a tôt fait de naturaliser la violence, d'en faire une donnée anthropologique, voire raciale, ce qui légitime apparemment, en retour, une gestion purement répressive de la violence. A l'inverse, lorsqu'on veut innocenter les individus, on tend à la socialiser et à la politiser, ce qui permet de donner une sorte de légitimité à ses éruptions.

Mais, au juste, qu'en est-il des causes de la violence ? Sont-elles naturelles ou sociales ? Peut-on seulement trancher entre des thèses qui semblent aussi solides que contradictoires ?

Mais sont-elles aussi solides qu'elles le paraissent ? Ne sont-elles pas sans faiblesses ? En effet, remarquons déjà qu'aucune de ces deux thèses ne semblent capables de rendre compte de certaines violences : celles qui sont froidement perpétrées et/ou qui invoquent des inégalités imaginaires et non pas objectives. Notons aussi que si elles fournissent l'une et l'autre une explication à la violence, elles ont le défaut commun de ne pas rendre compte du passage à l'acte violent. Que l'agressivité dispose à la violence n'implique pas qu'elle y conduise nécessairement : on observe même plutôt que cette agressivité est le plus souvent inopérante, soit à cause de la menace de sanction sociale, soit du fait d'une intériorisation de l'interdiction de violenter les autres. De même, que les injustices et les inégalités soient capables de la provoquer n'implique pas non plus qu'elles le fassent systématiquement puisque des régimes politiques injustes se maintiennent parfois par le consentement des peuples qui ont à les subir. Que l'agressivité naturelle ou que les inégalités sociales puissent être les conditions de la violence, c'est très possible, mais cela n'implique pas qu'elles en soient toujours l'une ou/et l'autre, les causes directes et effectives.

Voilà donc qui déplace la question initiale : il ne s'agit plus de savoir si la violence est due à la nature humaine ou à la vie sociale puisque ces deux explications sont également recevables sans qu'on puisse trancher entre elles, il s'agit de savoir ce qui déclenche la violence proprement dite, ce qui commande le passage à l'acte. Non plus de savoir ce qui dispose à être violent, mais ce qui rend violent effectivement. La question initiale n'est pas pour autant abandonnée puisqu'il faudra en effet se demander si ce qui la déclenche est en rapport avec la nature humaine ou avec la vie sociale.




Qu'est-ce qui peut faire que l'agressivité naturelle s'exprime par des violences ? Qu'est-ce qui peut faire que des injustices ou que des inégalités sociales déclenchent des violences ?

Pour que l'agressivité s'exprime par la violence, il est nécessaire que soit levée l'interdiction, dont tout le monde a conscience, d'être violent lorsque ce n'est pas nécessaire à notre survie immédiate (cas de la légitime défense). Parallèlement, pour que les injustices et les inégalités puissent être à l'origine de violences, encore faut-il qu'elles soient conscientes et qu'elles soient vécues comme des offenses qui doivent cesser. Or, ce qui est remarquable, c'est que dans les deux cas, ce qui explique le passage à l'acte, c'est le sentiment d'être dans son bon droit en étant violent. L'agressivité comme les inégalités ne peuvent donner lieu à une conduite violente qu'à la condition d'éprouver le sentiment d'accomplir par elle une bonne action, une action vécue comme juste, comme légitime, parce qu'elle est le moyen de corriger une situation anormale ou même en tant que telle. Ce sentiment peut, bien sûr, n'être qu'illusoire, voire parfaitement contraire à ce qui serait réellement légitime ou juste, mais c'est lui qui permet ce passage à l'acte.

Mais d'où vient ce sentiment d'être dans son bon droit, cette bonne conscience qui accompagne la violence ? Ils ne peuvent provenir ni de l'agressivité naturelle, ni des inégalités sociales puisqu'elles ont au contraire besoin de ce sentiment pour donner lieu à des violences. Sur quoi donc se fonde ce sentiment de bien faire en faisant du mal ?

Il semble qu'il ne soit possible d'éprouver ce sentiment que lorsqu'on pense qu'on a des droits sur ceux qu'on violente, qu'on possède un statut à part, différent de ceux qu'on violente. Pourquoi ? Parce qu'on ne peut violenter en pensant bien faire ni ceux qu'on tient pour ses semblables ni ceux dont on pense qu'ils sont nos égaux.

Par conséquent, ce qui libère de toutes entraves les dispositions naturelles ou sociales à la violence, peut prendre deux formes : ou bien la conviction d'être supérieur aux autres en mérite, en droits, en sagesse, en dignité, en valeur, voire en humanité. , ou bien, à l'inverse, le sentiment d'être bafoué, humilié, injustement traité par les autres quant à ses mérites, ses droits, sa sagesse, sa dignité, sa valeur, son humanité. Se sentir le droit d'être violent suppose ou qu'on se croie meilleur que ceux auxquels on porte atteinte ou qu'on s'en croie les victimes. En somme, la violence est rendue possible par le sentiment de sa prééminence ou par le désir de se venger.

Ce qui implique que ce sentiment est impossible sans celui d'une hiérarchie, sans le sentiment d'occuper le sommet d'une hiérarchie ou celui d'être injustement rejeté à son pied. Dans les deux cas en effet, c'est le sentiment d'une hiérarchie dont on s'autorise ou qu'on conteste qui donne lieu au sentiment que la violence ne serait pas une faute, mais un droit. Ce qui n'exclut pas du reste que ces deux sentiments se mêlent : on peut se penser à la fois comme la victime d'une hiérarchie humiliante et lui en opposer une autre dans laquelle on occupe le sommet au détriment des autres donc s'arroger une prééminence sur les autres qui ne tient qu'à un renversement arbitraire de la hiérarchie admise.

Cette explication du passage à l'acte violent rejoint une distinction établie par Nietzsche dans la première dissertation de La généalogie de la morale entre deux types humains : d'une part, le type noble, animé par le pathos de la distance, c'est-à-dire le sentiment d'une très grande distance hiérarchique entre sa propre valeur et la valeur de ceux qu'il tient pour inférieurs, pour lesquels il n'a ni estime, ni haine et qu'il n'hésitera pas à violenter, et, d'autre part, le type plébéien animé lui par le ressentiment à l'égard de ceux qui s'affirment comme lui étant supérieurs socialement et/ou en dignité et qui pour se venger d'eux leur oppose sa propre hiérarchie des mérites et des qualités morales, hiérarchie exclusivement conçue de telle sorte qu'il en occupe le sommet en lieu et place des nobles qu'il hait. De ce point de vue, la violence, qu'elle soit celle du type noble ou celle du type plébéien, a pour cause la conviction intime de valoir plus que les autres et donc qu'en les violentant, on ne commet rien de grave puisqu'on ne porte atteinte qu'à des formes dégradées d'existence. En l'espèce, soit elle ne vise que des êtres conçus comme mauvais, imparfaits, ratés, soit elle a pour objet des êtres conçus comme méchants, cruels, cupides. En somme, que la supériorité dont on se prévaut soit réelle ou seulement présumée, les conduites violentes seraient impossibles sans le sentiment de valoir plus que les autres. Sans ce rapport à soi et aux autres, qu'il naisse du pathos de la distance ou du ressentiment, par lequel on s'arroge un statut qui les surplombe, on ne pourrait se sentir autorisé à les violenter.

Quoiqu'il en soit de la réalité de la supériorité qu'on s'accorde, qu'elle soit fondée ou non, on peut retenir de cette distinction de Nietzsche que c'est dans ce rapport à soi et aux autres qu'il faut trouver ce qui est susceptible de déclencher la violence. Alimentée par l'agressivité naturelle ou les inégalités sociales, c'est le sentiment de valoir plus que les autres, lié ou non à celui d'être humiliés par eux, qui met fin à sa contention. La violence trouve donc sa cause dans la manière avec laquelle chacun s'évalue et se situe parmi les autres ainsi que dans la manière avec laquelle chacun se sent évalué et situé par les autres. Et à cet égard, il faut reconnaître que c'est plutôt du côté de la vie sociale et non du côté de la nature humaine qu'on se trouve.

Pour autant cette thèse n'a rien d'un retour à l'idée selon laquelle ce sont les injustices ou simplement les inégalités sociales qui sont les causes de la violence. A l'origine de la violence, on voulait situer des réalités objectives : d'abord celle d'une nature humaine puis celles des inégalités et injustices sociales, alors qu'elle est toute entière déterminée par la manière subjective et socialisée de s'estimer et d'être estimé. Ce qui permet de comprendre que si on ne pouvait pas trancher entre la nature humaine et la vie sociale, c'est parce que la cause de la violence n'est pas essentiellement dans ce qui est objectivement, mais dans nos évaluations subjectives de ce qui est.

Ce qui signifie qu'il nous faut renverser un de nos points de vue : nous cherchions ce qui déclenchait le passage à l'acte violent, étant entendu qu'elle avait pour cause ou bien l'agressivité ou bien les inégalités. En réalité, l'agressivité naturelle et les inégalités sociales sont bien moins les causes de la violence que l'énergie dont elle a besoin pour se manifester et un prétexte pour exploser : la cause réelle de la violence effective est dans la valeur qu'on s'accorde par rapport aux autres.

Voilà qui en outre explique ce que ni l'agressivité naturelle, ni les inégalités sociales ne peuvent expliquer : les violences froides, administratives et/ou celles reposent sur la réalité prêtée à des inégalités imaginaires. Elles reposent sur l'opinion qu'on se fait de soi par rapport aux autres.



Après avoir envisagé que la cause de la violence puisse se trouver dans l'agressivité naturelle des hommes puis dans les inégalités et les injustices sociales, il est apparu que ces deux causes n'expliquaient pas tout et ne donnaient pas vraiment d'explication au passage à l'acte violent. Sa véritable cause nous est finalement apparue dans le sentiment d'avoir le droit de se conduire ainsi, sentiment qu'on éprouve lorsqu'on se pense d'une manière ou d'une autre supérieur à ceux qu'on violente. La violence n'a donc pour cause directe ni l'agressivité ni les inégalités et injustices sociales, mais la manière avec laquelle chacun se juge comparativement aux autres.

Commentaires


Par Louis Mpala le 6 mars 2016 à 12h28
Merci pour votre texte mais le sentiment dont vous parler de la violence ne me semble pas convainquant. Il est une des causes et non LA cause. A mon humble avis, Kant semble bien avoir bien compris l'homme quand il affirme que dans la nature humaine esr inscrite la dialectique de la sociabilite et de linsociabilite. En cela il a vu plus loin que Spinoza,Hobbes,Rousseau,Freud,Lorenz etc.L'homme me semble etre et rester un mystere a lui- meme et le connais- toi toi- meme de Socrate reste un rendez- vous sans une heure precise. Ne peut- on tourner notre regard vers la grocesse et commencer l'education du futur citoyen? Ne peut- on pas egaler rappeler Platon pour nous parler de l'education elementaire pour eduquer nos enfants qui ne seront plus dans la creche? Ne peut- on egalement pour voter un budget devant soutenir les familles afin qu'elles eduquent bien les enfants,futurs citoyens? Je sais que mes suggestions ne sont des potions magiques. Mais un mot cle revient: EDUCATION. Mot facile a proncer mais difficile a realiser compte tenu de la complexite de l'etre humain qu'on ne sait pas programmer et si on le fait il ne sera plus un etre humain. Il y a aussi la complexite de la societe. Voila qui nous invite a revenir a B. Pascal qui voit en la pensee la dignite humaine et nous convie a bien penser. Comment bien penser dans une societe qui nous conditionne par differents mecanismes de manipulation dont la publicite, les differents jeux de video, la desinformation etc. Comme on le voit la reflexion sur la violence porte sur un monstre a plusieurs tetes dont chacune parle en sa propre langue. Je le tiens de Schopenhauer. Et pourtant on ne doit pas croiser les bras.La recherche continue.
Professeur Abbe Louis Mpala/ Universite de Lubumbashi/ RDCongo



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