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La rencontre


D'où sortait-il ? Où allait-elle ? Personne ne le savait. Il était moyen, fermé de visage, tout en teintes grises. Elle était éclairée par l'intérieur comme une espèce de bougie d'anniversaire consumée, mais de celles qui repartent toutes les 30 secondes, histoire de faire rire les enfants. De celles qui finissent toujours par se faire noyer parce qu'on ne peut plus les éteindre. Ca tombe bien, il pleuvait. D'ailleurs il pleurait aussi, c'était souvent parallèle. Personne ne le comprenait, et il ne le cherchait pas, il s'en foutait, il se foutait de tout et surtout de lui-même. Il n'aimait faire qu'une chose, écouter les courtes notes de musique, jetées dans les rues par des rêves éveillés. C'est pour cela qu'il marchait sans cesse, cherchant des vies à observer et des espoirs à regarder. Enfin "sans cesse", tout est relatif, en fait, il marchait sans cesse sauf quand il s'arrêtait pour mieux se fondre dans un personnage croisé au détour d'une ruelle. Grise. Elle aimait beaucoup de chose, mais c'est un imparfait à valeur belle et bien passée, la narration n'ayant rien à voir dans son imparfait. Son imparfait qui l'accablait. Et qui peu à peu l'avait étouffée jusqu'à ce qu'elle se déteste entièrement, consumée dans ses complexes, comme une bougie. Et noyée dans ses larmes et ses douches chaudes, comme une bougie. Chandelière. Eteinte. Pourtant, quand on la regardait, et il le faisait avec attention à ce moment là, on voyait encore quelques étincelles jaillir de ses orteils, plonger hors de ses yeux dans des sursauts desespérés, avant de se refondre dans son corps meurtri. Blessé et coupé par ses propres coups. C'est là que commence l'histoire, le récit, la vie. Leurs vies.

Jusque-là, il ne faisait qu'errer, de coins en coins, avant de rentrer dans son chez-lui, un hangar, juste assez grand pour l'héberger. Et c'était largement suffisant, il ne prenait pas de place et les affaires qui composaient son existence encore moins. Son chez-lui était un nid, couvert de choses hétéroclites, il aurait pu habiter chez Wall-e, l'aspect était sembable. La matière aussi. Il y avait de tout, et pourtant, on y trouvait jamais l'important, à croire que le garçon n'avait pas besoin de vivre. D'ailleurs, tout le monde le croyait, lui le premier. Vivre n'est pas important, mais autant le faire puisque c'est commencé. N'est-ce pas ? Il était allé au lycée et puis, avant, à l'école aussi, quand ? personne ne s'en souvenait évidemment, il n'avait fait que passer, comme si ces six mots pouvaient résumer une existence. C'était le cas. Il avait maintenant approximativement 18 ans et vivait comme un homme, sans la vie à l'intérieur, il était invisible. Ou pas loin de ça. Les gens normaux prennent et donnent. Lui non. Lui, il ne faisait que prendre la vie des autres du bout de ses cils, et ne donnait rien, ne possèdant que sa vie. En revanche, comme s'il fallait toujours un bien pour un mal, un fort pour un faible, un sombre pour un clair, une étoile pour une nuit noire, une carte pour un perdu, la fille, jusque-là, avait été une chandelle haute et forte, jusque-là elle avait été un volcan interne, brûlant et enflammant toutes vies aux alentours, formant une masse compacte d'aimants et haissants. Répulsive et attirante, elle semblait parfaite. Plus-que-parfaite.

C'était avait avant, avant qu'on use l'imparfait pour tout ce qu'elle aimait. Et qu'elle était. Parce qu'elle n'aimait que moins tout ce qu'elle avait avant, depuis que la nuit était tombé sur son frère. Et qu'elle ne s'était plus détachée de lui. Et qu'elle s'était retrouvée seule, engluée dans ses horreurs. Parce que c'était elle la tueuse, elle la coupable à grands coups de désespoirs. Elle qui, tellement parfaite, avait aspiré toutes les existences qui l'approchaient jusqu'à en délaisser son frère. Trois ans de moins et une vie éteinte. Il était consumé avant même de naître par erreur, leurs parents ne voulant rien d'autre que la plus-que-parfaite fille qu'ils avaient. Et ses genous avaient saigné sans fin jusqu'à ce que paf, il se sente trop seul pour continuer dans l'ombre sa petite vie déprimée. Et là, comme dans une ultime tentative d'appeler l'attention de sa soeur, sa parfaite soeur qui ne le connaissait que de vue, à force de ne plus partager avec lui que sa maison et son repas, il s'était jeté du haut de son lycée, appel au secours devant témoins. Objection votre honneur, de vie, je n'ai plus besoin. Et pof, elle avait vu son passé dans le sang et ses erreurs et ses cauchemards et ses trahisons et sa honte et ses choix et ses blessures et tout ce qu'elle n'était pas et n'avait jamais été. Et tout ce qu'elle ne sera jamais, maintenant qu'il fait tout le temps nuit sur lui. Maintenant que l'ombre a recouvert son coeur, qui, plus brillant que jamais, ne tente pas de lutter contre ce qu'elle sait perdu.

Il restait là, à l'observer, elle, assise contre un pillier de pierre grise. Il pleuvait, donc il pleurait aussi, c'était aussi simple à comprendre que ça. Il avait les yeux gris, comme le pillier, comme la colonne, comme le ciel, comme le coeur noyé sous l'ombre de la fille de presque 17 ans. Elle avait les cheveux noirs comme les corbeaux, et ses ailes écrasées pendant la chute de son frère, ne pendaient que lamentablement du haut de ses épaules frêles. Ses bras branchus, ses pieds menus, tout en elle respirait quelque chose de simple, net, pur et parfait. Sauf ses yeux, obscurcis par des idées et des larmes d'un noir de cendre, d'un coeur de suie. Elle était hautaine avant, maintenant, elle regardait tout d'en bas, telle une grenouille ayant tout le temps peur de se faire abattre. Par la foudre des autres. Lui venait du ciel pour observer ce corbeau humain, elle plongeait du centre de la Terre pour se raccrocher à cette existence cassée en mille petits morceaux d'espoirs aussi brisés qu'une porcelaine de Chine dans un magasin d'éléphants. Au bout d'une heure et quarante-quatre minutes de sanglots rarement interrompus, les deux silhouettes se croisèrent du regard et échangèrent des idées muettes. Souvent, il faut se taire et se faire, langue contre langue des promesses aphones. Mais ils restaient là à se voir des yeux, à se drapper dans leurs cils comme des pensées timides.

Sous la pluie devenue neige, elle s'approcha de lui, la bougie rallumée de curiosité. Il était effrayé, terrifié. Comme l'oiseau qu'il était, étranger au monde des hommes, perdu loin de ses nuages. Il était aussi étonné, curieux, angoissé, pressé, chanteur. C'était la première fois qu'un sujet le passionait autant, et la première fois que le sujet s'intéressait à lui et manifestait autre chose que de la surprise, de la peur ou de la désapprobation avec ces signes du visages qui indiquent toujours "va-t-en, tu n'as rien à faire devant moi". Aussi fine qu'un baton d'encens parfumé, elle détruisit la distance les séparant à coups de pieds. Elle se rappelait ces anciens mouvements qu'elle utilisait il y a déja plusieurs mois pour séduire son entourage. Mais elle ne les fis pas, ces mouvements hypocrites et superficiels, elle savait que de toute manière, le garçon devant elle ne s'intéressait ni à ses courbes, ni à ce qu'il pouvait en faire. Elle marcha normalement, son ombre s'écartant d'elle pour reformer les ailes qui avaient chuté lors de l'aterrissage en catastrophe d'un petit graçon de presque 14 ans. Elle s'assit à côté de cet être perdu. Sur le muret, deux corps, face à l'océan. Deux esprits qui rencontraient enfin quelque chose qui leur avait toujours manqué. Et puis le nuage gelé éclatta, fondu de part en part par la bougie ravivée. Sa pensée se déchira de tous côtés, les draperies de son cerveau dévoilant des miracles de possibilités, son corps expérimentant la sensation de chaleur qu'il ne connaissait que de vue, que de vue des autres gens, plus ou moins heureux, mais toujours plus vivants que lui. Le nuage gelé implosa, libérant son coeur. A la chaleur de la flamme, les bras du garçon serrèrent ceux de la fille. L'allumette allumée s'enflamma de nouveau et se surprit a se pardonner.

Serrés l'un contre l'autres, deux oiseaux face à l'océan contemplent le chemin qu'ils avaient parcouru. Sourient. Se préparent au changement, même s'il est effrayant, il sera vivant. Elle s'était envolée pendant plus de 15 ans, avait chuté plusieurs mois, elle expérimente maintenant le rebond. Haut vers le ciel, chantent ses yeux. Il n'avait rien été depuis toujours. Il est maintenant tout. D'où il sortait importe peu, où elle allait, on ne le saura jamais. Où ils vont, il s'en fichent, ils iront, et c'est tout ce qui compte.


Texte crit par Kamone le 25 janvier 2009 à 22h23. Vu 2384 fois.


Commentaires


Par Miss_Lili le 8 janvier 2012 à 20h51
Très beau texte, j'en ai les larmes aux yeux.


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