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Je contemplerai l’horizon


I-

Lorsque je suis arrivé à Lobito pour la première fois, j’avais trente ans, et encore bien des rêves dans la tête. J’avais entendu parlé de ce petit port en lisant un livre et curieux comme j’étais, l’envie me prit de m’y rendre. Je vivais à Paris, et je ne faisais hélas déjà plus grand chose de ma vie. Sans famille, sans souvenirs, juste de l’argent en abondance. Je sortais de plusieurs années d’études, que j’avais réussi plutôt brillamment, mais dont je n’étais pas fier. J’étais un mouton, voilà. J’avais appris, gentiment, comme un gentil garçon, parce qu’il faut bien travailler dans la vie, mais je savais que je n’étais pas fait pour ça. Et puis, l’idée me vint d’être marin. Je commençai à lire des ouvrages sur les bateaux, et pour la première fois de ma vie, j’avais une certitude. Cela me plaisait. Vraiment. A moi. J’aimais cette perspective.
J’étais encore jeune, et bien naïf. Le fait que je n’avais vu la mer que deux fois, et que je n’avais jamais pris le bateau ne me traversa pas une seule fois l’esprit.
Je suis donc arrivé à Lobito avec un vélo, une petite valise, quelques vêtements et mes livres préférés. Et surtout, surtout, l’envie d’être marin.
Je trouvai vite une petite chambre à louer, au dessus d’un café tenu par un couple avec qui je sympathisai immédiatement. Tous les deux grassouillets, souriants, ils respiraient la joie de vivre et les vacances, ce qui était totalement absent chez tous les Parisiens que j’avais l’habitude de fréquenter.
Pendant les premiers jours, je repérai les lieux et rencontrai quelques personnes. J’aimais cette ville et son port. J’aimais l’ambiance qui y régnait.
Au fil de mes rencontres, j’essayais de me renseigner du mieux que je pouvais. Mais quand j’annonçais mon intention d’être marin, on me riait toujours au nez !
- Tu sais, mon gars, on devient pas marin du jour au lendemain !
- Je ne veux pas être marin demain, mais un jour. Cela prendra le temps qu’il faudra. S’il vous plaît, apprenez moi. J’apprends vite. J’ai fait de brillantes études, vous savez. Je veux être marin.
- Un beau jeune homme comme toi ! Retourne à Paris, trouve toi un travail et une femme, tu seras plus heureux, et plus utile. Ici, on n’apprend pas, on sait.
- Non. Je veux être marin.
- Mais, pourquoi donc ?
- Pour les mêmes raisons que vous en étiez un, je suppose. L’idée de voyages, d’aventures, de vie en mer. Cela me plaît. J’ai envie d’appartenir à l’eau, à l’infiniment grand. Toutes ces idées me font vibrer.
- Aha, tu parles trop bien pour être marin ! Tu me fais rire, tiens ! T’as pas de famille ?
- Personne ne tient à moi ici. Peut être que les poissons m’apprécieront plus.
- Mon bonhomme, personne n’a ici besoin de toi. On ne s’improvise pas marin. Je suis sûr que tu n’y connais rien. Ca se voit. Tout ça, on l’a dans le sang. On naît marin, ou pas. Je suppose que tu n’as pas de parents marins ?
- Non, mais …
- Il n’y a pas de « mais ». Tu n’es pas un marin, point.
J’étais obstiné, et eux aussi. Très vite, je me fis connaître comme le petit parisien, et les gens apprécièrent bavarder avec moi. Ils m’aimaient bien, je le voyais, mais j’étais pour eux un divertissement, pas une utilité. Les hommes de la ville ne s’intéressaient guère à moi, l’idée de m’apprendre la marine ne leur a, je crois, jamais traversé l’esprit.
Je passai donc les premières semaines dans mon café, où j’aidai à faire le service et, parfois, à cuisiner de bons petits plats de Paris. Ainsi, je mangeai gratuitement. Ce petit travail était agréable, mais j’espérais qu’il ne dure pas trop longtemps : je n’aimais pas me sentir inutile et ici, c’était le cas. Je ne perdais pas espoir. Les jours passaient, on me riait toujours au nez quand je parlais de marine. Je finis par faire semblant d’oublier, j’affichais une fausse résignation. J’attendais. J’attendais de l’excitation. J’étais sûr qu’une opportunité s’offrirait à moi. Je patientais.
Et j’avais raison.

II-

Je me souviens. J’étais à Lobito depuis déjà deux mois, et rien n’avait évolué. Plus les jours passaient, plus je devenais morose. Je m’ennuyais.
Un jour comme tous les autres, tandis que je buvais un verre au café « L’aventurière » et que je broyais du noir, une vieille femme entra. C’était Lisette, une des personnes de la ville que j’aimais le plus. Elle commanda un café, s’installa à une table, et nous commençâmes à bavarder :
-Vous n’avez pas bonne mine, madame Demat !
- Ah, ça, tu peux le dire mon gars. C’est mon neveu. Il a été malade pendant trois mois, un vrai ange. Il commence tout juste à aller mieux, et à peine est-il déjà sur pieds qu’il va vadrouiller dans la nuit. Ah, il a toujours aimé aller se balader quand il fait noir celui-là ! Il me dit qu’il aime l’odeur du vent. Tu parles ! Toujours est-il que lui, quand il est rentré, à trois heures du matin passé, je l’ai entendu ! Impossible de me rendormir après ça !
- Mais, quel âge a t-il ?
- Ah, mais il a parfaitement le droit de sortir pendant la nuit, oui ! Il a quarante-trois ans figure toi. Et encore un vrai gamin ! Oh, je ne vais pas m’en plaindre, ça non. Tu sais, il est d’une grande générosité, c’est moi qui vit chez lui, il m’a accueillit quand mon mari est mort. Malgré ses trois enfants ! Disons, qu’il a son petit caractère, le Charles … Je suis sûr que demain, il voudra se remettre au travail, alors qu’il y a encore une semaine, il ne bougeait pas le petit doigt !
- Que fait-il ? demandai-je, intéressé.
- Tu vois le phare, là-bas ?
J’approuvais.
- Eh bien, c’est lui qui le fait fonctionner. Un dur métier, tu sais ? Très éprouvant. Sa pauvre femme, parfois, elle ne le voit plus pendant des semaines. Heureusement qu’il a son vieil ami qui le remplace pour qu’il se repose. C’est très, très dur. Une amie de Mme Demat entra, et notre conversation s’arrêta là.

Deux semaines plus tard, elle revint me trouver au café, un peu gênée. Elle m’expliqua que son neveu avait repris sa fonction au phare, mais sa dernière nuit là bas c’était malheureusement mal passée. Il s’était évanoui. Le médecin insistait : il fallait qu’il se repose. Mais ce dernier ne voulait rien entendre, rester là l’attristait, disait-il. Je pensai qu’il devait être comme moi, qu’il avait besoin d’activités. On avait fini par céder, mais à une condition : il fallait que quelqu’un l’aide à tenir le phare. Il ne devait pas être seul. Lui prenait cela assez mal, mais c’était la seule solution : il avait accepté.
-Vous pensez bien, j’ai aussitôt pensé à vous. Vous sembliez tellement intéressé. Vous pourriez lui tenir compagnie, l’aider, et apprendre en même temps…
- C’est d’accord, dis-je.
- Vous êtes sûr ?
- Mais oui, si je vous le dit.
J’étais aux anges, enfin, une activité marine s’offrait à moi !

III-

Dès le lendemain, Charles m’expliqua tout ce que je devais savoir. C’était un petit homme brun, mais qui dégageai une force comme j’en avais rarement vu. Tout en lui était impressionnant, et un jour, je me surpris à penser que s’il avait été grand, il aurait été nettement moins inquiétant. Comme toutes les petites personnes, il avait ce regard particulier, hautain mais sans prétention, qui me mettait mal à l’aise. Il était pressé, nous commençâmes donc très vite. Je me souviens. Nous prîmes une barque pour nous rendre au phare. Il y avait du vent, un vent terrible, et je sentais toute l’adrénaline monter en moi. J’étais heureux. A ce moment, alors que tout commençait, je me rappelle avoir pensé que tout pouvait ici finir. Je me souviens. Je sentais que quelque chose allait changer, et que ma nouvelle histoire serait remplie de joies mais aussi sûrement de déceptions. Je ne voulais pas les connaître. J’aurai aimé mourir ici. Dans cette barque, avec le vent qui faisait voler mes cheveux bruns, cet air salé sur mes lèvres, et pleins de belles perspectives à l’horizon. « Ce qui compte, ce n’est pas quand se situe le moment de notre mort, mais ce qu’on est et ce qu’on fait pendant ce moment ». Ce jour-là, j’étais en harmonie avec moi-même, et ce phare que je voyais au loin, c’était ma nouvelle vie. Cette eau qui flottait autour de moi, ce n’était qu’un pont, sur lequel je vivrais peut être un jour …
Une fois arrivés là-bas, il m’apprit à régler les fréquences radio pour être avertit de la venue des bateaux et garder un contact avec la ville, et à toujours maintenir la lumière allumée. J’étais très excité. Savoir que je me trouvais dans une tour, avec autour de moi la mer et le vent me rendait euphorique. Je prenais soudain conscience de l’importance des phares pour les bateaux inconscients de la proximité de la ville. La lueur, que nous pouvions représenter pour des marins perdus en mer. Je parlais beaucoup. Charles était agacé, je le voyais bien. Je posais trop de questions, mais un flot de paroles dégoulinait hors de moi, et je ne pouvais pas l’arrêter.


Que dire alors des jours, des semaines qui suivirent ? Ce bonheur, cette sensation d’accomplissement absolu que j’avais ressenti ce jour-là s’évanouirent peu à peu. Charles ne m’aimait pas, et il me le montrait bien. Je me sentais idiot. Tout ce que je pouvais dire me semblait idiot. Tout ce que je pouvais faire me semblait idiot. J’étais comme un gosse. Je faisais mal les choses, et après ça, j’avais la gorge noué. Il n’haussait jamais la voix. Il m’expliquait de nouveau, calmement, mais avec un air exaspéré qui m’anéantissait. Je sentais les larmes me monter au yeux, et je me mordais la joue. J’étais mal. Lorsque nous revenions en ville, je passais la plupart du temps dans ma chambre, sur mon lit, à regarder le plafond, sans penser à rien. Ce n’était pas ces moments de fatigue béate, où on prend tant de plaisir à ne rien faire, à rêvasser, en sentant la chaleur des couettes. Non, c’était un goût amer dans la bouche, une envie de mieux faire désespérée. Au fur et à mesure, je participais moins aux taches du phare. Charles était on-ne-peut-plus-heureux, c’était ce qu’il voulait, après tout. Tout faire lui même. Pour lui, je n’étais qu’une bestiole gênante, inutile, toujours à traîner dans ses pattes.

Une nuit, il alla se reposer dans son lit et me confia la garde, alors que d’habitude, il dormait sur sa chaise, incapable de s’arrêter complètement. Je pris ça comme une nouvelle chance. Mais la journée avait été éprouvante, j’étais terriblement fatigué, et j’avais peur de m’endormir. J’avais trouvé une petite balle rebondissante rouge, et pour me tenir éveillé, je la lançais contre une chaise. Son rythme m’apaisait. Pop. Pop. Pop. Après tout, ce devait être difficile pour Charles, d’avoir perdu son indépendance. J’étais chiant, il fallait bien l’admettre. Pop. Pop. Pop. Enfin non, il ne l’avait pas perdu son indépendance ! Peut-être qu’il en avait moins, mais je n’y pouvais rien, moi ! Pop. Pop. Pop. Et si j’avais tout imaginé ? C’est vrai, après tout, il ne me crie jamais dessus. Ce ne se sont que des regards. Il ne m’a jamais fait de véritables reproches. Pop. Pop. Pop. Il a l’habitude d’être seul, normal qu’il ne soit pas très commode. Pop. Pop. Tac. La balle ne revint pas dans ma main. Elle avait rebondit sur le pied de la chaise et était maintenant à l’autre bout de la pièce. Je me levai pour aller la chercher. En me baissant pour la ramasser, je remarquai une vieille boîte à côté d’elle. La balle, en la tapant, l’avait ouverte. A l’intérieur, un cahier rouge. Je l’ouvris et feuilletai quelques pages.
« Lettres à Joe »

8 Octobre
Je pense à toi ma Joe. Déjà. Une éternité s’est écoulée
Depuis cette petite seconde de baiser.
Cette petite seconde pendant laquelle j’entendais les battements de ton cœur, Pareils aux battements d’ails des papillons quand ils volent.
Pendant laquelle je sentais ta chaleur.
Et pourtant. Une éternité s’est écoulée.
Des années et des années. Encore. Toujours.
Ma Joe.
Le temps autour de mon poignet
Il semble croire qu’ il y a deux heures, que c’était il y a deux heures.
Deux heures que je t’ai embrassé. Leurre ! Si seulement.
Cent-vint minutes, sept mille deux-cents secondes. Deux heures, qu’est-ce ?
Le sais-je ? Je t’ai laissé. Sur les pavés. Baiser salé.
Ce baiser. Au creux de ma main, de ma joue, de mes lèvres entrouvertes.
L’ais-je reçu, l’ais-je donné ?
Je ne sais plus. Deux heures. Je ne me souviens pas.
Eternité. Naissance. Qu’a été mon existence ? Une traversée ?
Aujourd’hui je meure. Horreur. Ma Joe. Ma très chère Joe.

12 Novembre
Le vent
Rugit
La pluie
S’achève
Et toi
Ma Joe
Tu es
Mon Rêve

1 Décembre
J’ai touché la peau de mes mains. J’ai senti un soleil comme celui que tu avais peins sur mon dos. Ma Joe. Sa chaleur m’a rappelé les lumières que diffuse chaque fois ton sourire. Et quand j’écoute la nuit ici, j’entends au loin ton rire. Chaque jour épelle en moi un air de souvenir. Quand je surprends de mon toit l’écume de la mer, tel un cheval, se mettre à hennir. Ecume de la mer, avec ta belle crinière. Cesse, cesse cet inlassable torture, que tu infliges à ma Joe, quand je ne suis pas là.


4 Décembre
Quand te reverrais-je, hélas ? Joe. Les lueurs des bateaux se dessinent au loin. Une étoile scintille et j’espère que c’est toi. Je délire, je soupire, je tombe et je larmoie. Ma Joe, ce que c’est quand tu n’es pas là. Le sauras-tu ? Le ressens-tu ? Une étincelle survient, chalutiers soyez emportés ! Car chez moi c’est la nuit et je ne vois plus rien.

18 Décembre
Demain lorsque le vent se calmera. Et que son souffle sur moi soufflera doucement. Je tiendrai bon et je lèverai la tête. L’aube au loin me soutiendra. Et je contemplerai l’horizon. Fier, l’œil farouche. Et là où la journée dessine sa belle robe rose et jaune, je te verrai. Joe, Joe, et pour toujours Joe.

- Je peux savoir ce que tu fais ?
Je sursautai. Charles se tenait devant moi. Il me regardait, furieux. Concentré dans ma lecture, je ne l’avais pas entendu arriver. J’étais comme un con, là, accroupi, le cahier contre moi, comme si j’avais peur qu’il me le vole.
-Euh … je …
- Tu ne fais rien ? Il y a pourtant pleins de choses à faire, regarde, la lumière commence à s’éteindre. Tu veux que je te dise ce que tu es mon garçon ? Un parasite, voilà. Tu ne sers à rien, et tu me fais chier.

IV-

Le lendemain, il ne m’adressa ni paroles ni regards. Je tournais en rond, et je pensais inlassablement à Joe. Comme il devait souffrir ! Joe. Etais-ce sa femme, son amante, un véritable rêve ? Je ne savais pas. Je ne savais rien de lui, hormis le fait qu’il avait trois enfants, une femme, une tante qui s’appelait Lisette Demat et qu’il aimait aller gambader la nuit à trois heures du matin ! J’y pensai toute la journée. J’aurai tellement apprécié continuer ma lecture ! Il écrivait. Je me rendais soudain compte de ce qu’il avait été pour moi avant la lecture de ces lettres. Rien. Ou si peu de choses. Un homme qui représentait mon ambition. Un homme qui symbolisait mon espoir, un monde nouveau. Mais j’étais si égoïste. Je n’avais pensé qu’à moi. Jamais, ne m’était venu l’idée qu’il n’avait pas que ce phare dans la vie. Mais aussi une femme et des enfants … et Joe. Encore une fois, mon esprit se concentra sur ma propre personne. Et moi ? Moi, je n’avais rien. Des années d’études dans la tête, et pourtant tellement peu de connaissances. J’avais cru pendant un moment que Charles me ressemblait, que lui aussi avait besoin de faire des choses pour vivre, pour se sentir utile. Lui était obligé. Moi, j’étais un oisif, fortuné, en quête d’action mais incapable d’être véritablement doué pour ce que j’aurai pu aimé. Il ne m’avait jamais semblé si proche et à la fois si lointain. J’avais envie de lui demander pardon. De tout recommencer. Mais je savais que je me mentais à moi-même. Je ne regrettais pas d’avoir lu ce journal. Au contraire, j’aurai tout fait pour en lire plus. Joe. Elle m’intriguait. C’était ainsi. D’une certaine manière, j’étais en colère. Contre lui, qui ne cherchait pas à me comprendre. J’avais beau penser à lui sans cesse, à Joe sans cesse, je n’étais rien pour lui, rien pour personne.

Je ne sais combien de temps aurait duré ce malaise si le vent n’avait pas tourné. Des mois, des années peut-être, que sais-je ! Ce ne fut pas le cas. Une énorme tempête se déclara. J’avais peur. Il me reste si peu de choses de cette journée. Le vent, la pluie, la panique. Et puis, Charles, qui fut ce jour-là inconscient pour certains, suicidaire pour d’autres. Charles qui sort pour affronter le vent du haut de son phare. Charles qui chancelle. Charles qui crie. Charles qui tombe par terre. Je sors, je lutte. Le vent est fort mais je résiste. Je parviens à rentrer Charles à l’intérieur. Je l’installe sur le lit. Son délire … Les heures passèrent. Je tentais de le calmer. Mais rien. J’essayais de prévenir la ville comme il me l’avait apprit, avec la station de radio. Mais rien.
J’entends encore ses cris, des années après. « Joe ». Sans cesse. « Joe », répétait-il. Sa voix, déchirée, si faible et à la fois si puissante, je l’entends encore. « Joe ». Son désespoir, je l’entends encore. « Joe ». Cette façon si particulière de crier ce prénom, je l’entends encore.
« Joe ». Joe, Joe, encore, toujours et seulement Joe.

Pendant la nuit qui suivit, je m’occupai inlassablement de Charles. Sa crise passée, je m’assis à côté de lui. Il avait perdu connaissance. Je me souviens avoir pensé qu’il était mort, que j’avais un cadavre en face de moi. Lorsque je me rendis compte qu’il respirait, je commençai à lui parler. Tout doucement. Comme si je lui contais une histoire.
- Charles ? Tu m’entends ? Pourquoi tu as fait ça ? Pourquoi es-tu sortit ? Tu sais bien … tu me l’a dit toi-même, jouer avec le vent, c’est jouer avec la vie. Qui est cette Joe ? Elle te fait tant souffrir … Mais pourquoi donc ? Dis moi en plus sur toi. Raconte moi tes histoires… Pourquoi te caches-tu ? Pourquoi es-tu si dure avec ceux qui t’entourent ? Tu es quelqu’un de faible au fond, non ? J’entends par faible, avec des blessures, mais le seul fait de les cacher, c’est déjà une preuve de bravoure. Oh, je comprends que tu me trouves inintéressant. Mais j’aurai tellement aimé qu’on forme une équipe toi et moi. Que tu m’apprennes à aimer la mer. Tu aimes la mer ? Oui, j’en suis sur. Ce n’est pas un amour comme celui des marins, qui la prenne à bras le corps. C’est un amour plus distant, presque platonique, n’est ce pas ? Dis moi, pourquoi n’es-tu pas avec Joe ? Qui est-elle ? Sans m’arrêter, je lui parlai.
- Je suis sûr que tu as besoin de ton phare. Tu ne peux pas t’en séparer, c’est ça ? Et tu souffres, tu ne sais pas qui choisir entre la terre, où se trouve Joe, et le phare. Qu’aimes-tu dans ce phare ? Peut-être que Joe est en fait liée à la mer… Un drame s’est passé. C’était ton amante, n’est-ce-pas ? Elle venait avec toi chaque fois que tu travaillais dans le phare. Vous passiez de longs jours ensemble. Un jour, elle est sortit dehors, et tu la poursuivis. Un vent terrible soufflait. Il l’a tué. Elle est tombée ? Tu n’as pas pu la sauver. Dis moi, j’ai deviné ?
Sans m’arrêter, je lui parlai.
- Joe était ta fille. Tu la voyais si peu souvent. Tu n’aimes pas tellement les enfants, cela t’était plutôt égal. Elle est tombée malade un hiver. Tu t’en es voulu à mort, et tu t’en veux encore. Tu ne la ni vu naître, ni grandir, ni mourir. Mais tu sais, je suis sur que tu n’y es pour rien, cesse de vivre dans le passé.
J’étais persuadé que si je trouvais qui était Joe, il se réveillerai et me dirai avec un grand sourire « Tu as trouvé, c’est bien ça ! ».
- Joe n’existe pas, c’est ça ? Joe représente la terre. La terre que tu as quitté. La terre, où tous les hommes vivent. Tu ne vis ni sur terre, ni sur mer. Tu vis dans un phare. Tant de choses te manquent, tu étouffes dans ce cercle vicieux. Insatisfaction éternelle.
Mon regard se posa sur la boîte qui contenait le journal. Elle était fermée, mais n’avait pas de clé. J’avais tellement envie de lire d’autres passages… Mais non, je ne pouvais pas, je devais continuer à chercher, à lui parler.
Au bout d’un moment, fatigué d’imaginer toutes ces hypothèses, je me mis à chantonner « Joe, Joe, Joe » sur divers airs.. Conscient que ces piètres chansonnettes ne pousseraient pas Charles à se réveiller, je me remis à parler.
- Hey, Joe, La Joconde ? Tu es déjà allé au Louvre, Charles ? La Joconde. Tu sais, tout le monde en parle beaucoup, mais j’avoue avoir été déçu. Elle est toute petite, la Joconde. Un jour, je suis resté devant elle de longues heures à la contempler. C’est vrai qu’elle a un regard particulier. Elle est unique, c’est sûr. Mais tu sais… les choses dont on parle trop, les choses dont on entend trop parler… lorsqu’on les découvre, elles déçoivent la plupart du temps … Tu n’es pas d’accord ? Moi, ça me fait souvent cet effet là. Joe. Je suis sûr que je serai déçu, quand j’apprendrai qui est Joe. Si je l’apprends. Dis moi. Les heures passaient.
- Quand j’étais petit, j’allais souvent à la boulangerie. J’aimais regarder le pain. C’est si beau le pain, tu ne trouves pas ? Cette surface, cette couleur … Je n’osais jamais le toucher. J’avais peur de l’abîmer. Mais quand je posais ma main dessus, alors, c’était vraiment l’apogée du bonheur. Et le couper, ah ! Entendre le bruit du pain, son craquement. Je crois que c’est ça le mieux. Il y avait une boulangerie que j’appréciais tout particulièrement. C’était à cause de la boulangère. Ah, je vois ce que tu penses. Tu crois que c’était une belle et jeune boulangère, aux belles joues roses, avec une peau de pêche couverte de farine. Non, non. C’était une vieille, vieille femme, qui s’appelait Josette. Mais tout le monde l’appelait Joe. Elle avait la peau toute ridée, et c’était inouïe, sa ressemblance avec le pain. Je me souviens, j’avais tellement envie de toucher la peau de son visage, j’étais sûr que ce serait aussi bon que de sentir la surface du pain sous mes doigts.

Je crois que j’ai bien parlé douze heures cette nuit là. Le jour s’est levé, et moi avec. J’avais la gorge si sèche que je fus bien obligé d’aller boire un verre d’eau. Je sentis l’eau couler dans ma gorge et chaque goutte dansait dans ma trachée. A mon retour, je trouvai Charles assis sur le rebord du lit. Et pour la première fois depuis que je le connaissais, ses lèvres s’étirèrent pour former quelque chose qui ressemblait à un sourire.
- Va te coucher mon garçon, et demain, je te raconterai tout.

V-

Je ne sais plus quand ni comment j’ai fini par trouver le sommeil, mais je dormis. A mon réveil, le ciel était bleu et un grand soleil planait. La journée s’annonçait plutôt bien.
Le teint de Charles était pâle, de grosses cernes encadraient ses yeux, mais il tenait debout et lorsqu’il me vit levé, il m’adressa un bref sourire, comme pour me faire comprendre qu’il allait mieux. Il avait préparé le repas, je m’assis à la table, face à lui, un peu gêné.
Il prit la parole. Sa voix était rauque, il ferma les yeux à maintes reprises et je crus plusieurs fois qu’il allait s’évanouir, mais non.
- Je voulais te dire … Merci de t’être occupé de moi cette nuit… Ais-je rêvé, ou tu n’as pas cessé de parler ?
- Eh bien … bafouillais-je, vous n’avez pas rêvé.
- Ais-je entendu tout ce que j’ai entendu ?
- Je ne sais pas … Cela dépend … Qu’avez-vous entendu ?
- Joe. Joe. Toujours Joe. Des tas d’hypothèses…
- Vous étiez donc conscient ?
- Non, je ne crois pas… Disons que d’une certaine manière, oui… J’entends, tu sais.
Il avait l’air amusé, ce qui me détendit. Ses yeux me fixèrent, et je sus qu’il avait besoin de me parler, que ma nuit d’insomnie d’avait pas été inutile.
- Tu sais, j’ai été idiot. C’est vrai, pourquoi te ressentir de manière si négative ? Tu as le droit d’être considéré, comme tout le monde… Tu es là, autant que nous nous entendions bien. Tu peux t’avérer utile… Tu as été très utile, cette nuit. Merci… Je te dois bien la vérité. Tu es curieux, hein ?
- Oui.
Il rit.
- J’aimerai tellement pouvoir te faire comprendre … Mais je me rends compte que je n’ai pas réellement de bonnes raisons. Ca me dérangeait que tu sois là. Mon phare, c’est ma solitude. Je n’aimais pas t’avoir dans mes pattes. Mais je veux bien faire des efforts. J’ai été énervé que tu violes mon intimité en lisant mon journal. Mais finalement, je comprends. Tu as usé ta salive cette nuit pour parler de Joe. C’est à présent mon tour.

Je me souviens encore aujourd’hui des moindres détails qui suivirent. Charles me parla, comme jamais je ne l’avais entendu. Il fit des pauses à de nombreuses reprises. Il regardait le bord de la table, les yeux dans le vide, comme s’il n’allait plus recommencer, comme si tout était finit, mais moi, j’attendais qu’il continue. Ses yeux papillonnaient, il évitait mon regard, peut-être parce qu’il avait peur de s’arrêter définitivement s’il prenait conscience que j’étais là, que toutes ces choses, c’était à moi qu’il les confiait. Parfois, j’arrivais à croiser son regard pendant quelques secondes, et pourtant, c’était comme si Charles ne me voyait pas. Il était omenibulé par les propos qu’il tenait. Et moi, j’étais absorbé, comme un pauvre gosse auquel on raconte une histoire.

« Joe n’est pas mon amante, ni ma fille décédée, ni une légende. Ce n’est pas ma mère, pas la Joconde, ni la boulangère du quartier. Joe est tout simplement, ma femme.
Je l’aime et elle me manque. Pourquoi tant de tortures, alors qu’il me suffit de quitter mon phare ? Une fois encore, tu vas être déçu : je ne sais pas. Je ne l’ai jamais su. Peut être est ce simplement que ce phare, c’est un héritage familial. J’ai besoin de lui. Il représente ma famille, mon enfance. J’ai besoin d’y être seul, tant de souvenirs l’habitent. Je suis heureux ici. Je me sens bien. Et pourtant je souffre tellement, d’être loin de Joe. Paradoxes terribles ! Tu dois me trouvé bien faible, et tu as raison. Pourquoi souffrir ainsi ? Pourquoi ne pas choisir ? J’ai choisi. Mon phare. Un choix difficile. Bien sûr, que Joe est plus importante à mes yeux. Je souffre d’être loin d’elle, et pourtant je sais que je ne l’aimerai pas autant si ce n’était pas le cas. Je prends plus de plaisir à la retrouver. Masochisme ? Je ne sais pas. Je ne sais jamais. Joe. Joséphine, exactement.
Nous nous sommes rencontrés dans cette ville, nous étions encore très jeunes. Très vite, nous nous sommes mariés et nous avons eu des enfants. Trois. Une relation très simple. Quoi de plus banale, penses-tu, n’est ce pas ? Rien n’est banal. Ou plutôt peut être que je le suis. Peut-être que tout l’est, finalement. Sauf Joséphine, évidemment.
Tu ne l’as jamais vu ? J’ai tellement peur de te parler d’elle, sans que tu crois que je suis fier de moi. Fier d’être son époux. Mais non. J’ai envie de t’en parler, pas pour te dire que je la mérite, qu’elle est extraordinaire et que moi aussi, juste parce que cela me rend heureux de prononcer son nom. Je ne veux pas la comparer aux autres femmes ou à n’importe qui, pas même à nos enfants ou à moi. Je veux juste te dire que je l’aime.
Elle n’est pas très grande, elle est même plutôt petite. Et pourtant elle a de longues, de fines jambes. On dirait qu’elle n’a que ça, en fait. Elle est si mince, on dirait qu’il suffirait d’un coup de vent pour qu’elle s’envole. Sa peau est brune. Sur le nez et les joues, elle a de petites taches de rousseur l’été, comme si elle avait été éclaboussé par du chocolat. Elle a les lèvres souvent trop sèches et abîmées mais elles sont rouges vives lorsqu’elle met de la crème dessus, ce qui est assez rare. Sa lèvre supérieure est fine, tandis que l’inférieure est plus pulpeuse, ce qui lui donne un air constamment boudeur. Son nez est a croqué. Si petit, et pourtant c’est lui qui donne un charme fou à son visage. Et ses yeux. Ses grands yeux noirs. Ses yeux. Immenses. Son regard, si particulier. Quand elle te regarde, ses yeux n’expriment rien, et pourtant, on sait que dans ses yeux, il y en a, des merveilles ! Tu te sens petit et ridicule, même lorsqu’elle ne te regarde qu’au coin de l’œil. Je dis ça, c’est faux. Tu te sens petit et ridicule, mais en même temps si rassuré. Ca ne veut rien dire. Mais c’est si difficile à expliquer. Si tu la voyais, tu saurais. Lorsqu’elle rit, ses yeux s’ouvrent. C’est comme si deux petites bougies s’étaient allumées. Ils pétillent, et on pétille, rien qu’à les regarder. Ses yeux. Je pourrais en parler des heures. Ils sont si chaleureux, et à la fois si impressionnants. Et son sourire. Elle a les dents du bonheur. Les dents du bonheur. C’est beau, tu ne trouves pas, d’avoir les dents du bonheur ? Quand elle rit, il y a une fossette qui se dessine au creux de sa joue. Elle a horreur de ça. Si elle pouvait comprendre, l’envie qui prend aux tripes, chaque fois qu’on voit cette fossette … Non. Si elle pouvait comprendre, rien ne serait pareil.
Joséphine. C’est une vraie peste, si tu pouvais savoir. Son caractère, il m’insupporte parfois. Elle n’apprécie pas que je la laisse. Elle m’en veut, et je lui en veux malgré moi. Elle joue du piano. Elle a un beau piano qu’elle tient de sa grand mère. Quand elle joue, ses yeux deviennent encore plus immenses, et elle semble au bord des larmes. Je n’ai jamais essayé de lui parler quand elle en joue. Et je n’essayerai jamais. Elle chante aussi. Sa voix. Je ne t’en ai pas parlé ? Elle a une voix voilée, contenu, sans trop d’intonations. Elle semble être en équilibre sur un fil dangereux, comme si elle allait tomber et se briser à tout moment. Mais non, jamais. Elle joue du piano. Elle chante. Parfois les deux en même temps. Pendant nos premières années de vie commune, chaque fois que je revenais, elle chantait « Dis, quand reviendras tu » de Barbara. A la fin, je la prenais dans mes bras et je croyais qu’elle pleurait, mais une fois notre étreinte terminée, elle riait, et ses yeux exprimaient une joie incompréhensible. Son rire, c’est souvent pour elle une issu de secours.
Joe. C’est si dur sans elle. Je m’en veux parfois. J’écris. Un journal. Ou plutôt des lettres, qu’elle ne lit pas, bien sûr. Ah, Joe ! Ma Joséphine. »

VI-

Il m’avait ainsi parlé à cœur ouvert, comme si nous étions de vieux amis, et cela m’avait plu, mais aussi surpris, voire même choqué. Je n’étais pas à l’aise face à cette soudaine complicité.
Les jours passèrent. Une certaine routine s’installa. Travailler ensemble devint un plaisir pour lui comme pour moi. Le soir, nous nous isolions, et je ressentais une nouvelle harmonie. J’étais terriblement heureux que les choses aient tourné de cette façon. Lui aussi, sans doute.
Nous retournâmes en ville pendant deux semaines grâce à son vieil ami qui nous remplaçait. Le médecin de Charles lui avait conseillé de se reposer suite à « l’incident » survenu au phare.
Le phare me manqua. J’étais pressé d’y retourné. Pendant ces deux semaines, je ne vis Charles qu’une fois. Il était seul.


Au bout de deux semaines qui me parurent une éternité, nous retournâmes au phare. Plus les jours passaient, plus Charles me parlait de Joséphine. Curieusement, je n’en étais jamais exaspéré. Alors que mes camarades de Paris, lorsqu’ils me parlaient de leurs amours, me rendaient las au bout de deux minutes, lui avait beau me dire et redire les mêmes choses, j’aimais cela. Pire, lorsqu’il ne m’en parlait pas, je sentais qu’il manquait quelque chose entre nous. Joséphine faisait partie de notre relation, c’était elle qui nous rapprochait, et faisait passer le temps. Je comprenais à présent ce qu’il pouvait éprouver pour ce phare et pour Joséphine. A terre, j’étais pressé de revenir au phare, et maintenant, une envie folle me prenait de voir Joséphine. J’avais envie de la juger par moi-même. Un mystère s’était installé autour de la femme de mon collègue. Une fascination pour leur amour.
Le temps passa. Je sus bientôt tout ce que je pouvais savoir sur Joséphine. Tout. Charles recommença au début. Il me redit les mêmes choses. Inlassablement. Et il recommença de nouveau. Et encore. Et encore.
Au fond, je ne devais pas avoir envie de briser le mystère, car les mois passèrent, et lors de nos séjours en ville, je ne cherchais pas à la rencontrer.


VII-


Joe. Joe. Encore, toujours, à jamais Joe.
Le mystère finit par m’étouffer. Toujours, je pensais à elle. En me levant, en m’habillant, en déjeunant. Toute la journée, son visage, ses yeux, ses jambes dansaient devant moi. Les heures passaient, et je croyais entendre son rire et sa voix voilée. Une envie me prenait de toucher sa belle peau brune et de compter ses taches de rousseur.
Son nom m’obsédait. Les mots de Charles, toutes ses descriptions m’obsédaient. En me couchant, je n’avais qu’un nom dans la tête. Joe.
C’était comme si une main me pressait le crane et les poumons. Je n’en pouvais plus. J’allais mourir. Un surplus de mots dans mon esprit. De la poésie, de la poésie à tout rompre, et si peu d’action.
Joe.
Un jour, je me rendis à l’évidence.
J’étais tombé amoureux d’elle.
Oui. C’était ça. En somme, j’étais amoureux.

J- O- E
Trois petites lettres, deux sons et une syllabe. Les lèvres qui s’arrondissent comme pour demander un baiser. Les lèvres dans un mouvement d’espoir. La violence du J, la rondeur et le bonheur du O.
JOE

VIII-

Je n’avais rien prémédité. Cela est arrivé, voilà tout.
C’est si flou dans ma tête.
J’étais tombé amoureux. C’est fou, maintenant, avec du recul. Fou, je l’étais aussi. Mais c’était pourtant vrai, j’étais amoureux. J’avais l’impression de si bien la connaître. Ce n’était pas une impression. Je connaissais son corps du pied jusqu’à la tête. Les courbes et les creux chez Joséphine. Sa voix. Une voix fictive, peut être, mais c’était pour moi sa voix. Toutes ses qualités, tous ses défauts, les moindres traits de son caractère. Je la connaissais par cœur. J’avais mis des mois et des mois à l’apprendre. Son impulsivité, sa spontanéité, ses façons de réagir. Tout. Je savais tout.
Si j’avais réfléchi, j’aurai su. Je savais. Mais quoi, « Le cœur a ses raisons que même la raison ne peut pas comprendre ». Je l’aimais.
Tout est maintenant dans ma tête comme un mauvais rêve qu’on a mis de côté pour mieux l’oublier.
J’étais au café « L’aventurière ». Tout ce qui peuplait la ville était pour moi inintéressant. Je n’étais pas bien ici, ce n’était pas chez moi. Je ne pouvais pas me concentrer. J’avais perdu l’appétit. Je n’avais qu’un mot à la bouche. Joe. Je sors. La pluie tombe. Toujours cette pluie. Foutu temps.
Je sais où habite Charles. C’est la maison tout en haut du village. Je l’observe depuis si longtemps déjà, mais j’ai peur d’elle.
Je marche. J’entends mes pas. Mes pieds font un drôle de bruit quand ils se posent sur le sol tout mouillé. Flop. Flop. Flop. Mon pas me berce. Je repense au rythme de la balle, quelques mois plus tôt. La balle rebondissante qui avait ouvert la boîte contenant le journal.
J’arrive à la maison de Charles. Je frappe. Je suis ruisselant. Une femme m’ouvre. C’est elle.


Mon cœur cesse de battre. Ou peut-être bat il plus vite. Je suis essoufflé. J’ai chaud. J’ai froid. Je ris. Je larmoies. Une lumière brille devant moi. Un sourire. Dents du bonheur. Malheur. Elle parle. J’entends une voix voilée. Je m’envole. Je m’évanouis. Non, je suis là. Devant elle.
- Joe ?
Seul son qui sort de ma bouche, seul mot dans mon cerveau, pour toujours et à jamais.
Mes joues, humides. Est-ce la pluie, est-ce les larmes ?
Impossibilité de retranscrire ce que mon cœur ressent. Un nœud, un nœud d’amoureux.
Elle est exactement comme je me l’avais imaginé. Un peu plus grande, peut être, et beaucoup plus jolie. Un Trop de tout. Trop de choses cachées derrière ses yeux. Ferme les yeux, tu me rends fou, Joe. Tu déchires mon âme et ça fait le même bruit que lorsqu’on froisse une feuille de papier.
Je m’approche. Je ne sais plus.
Je suis là. Je force la forteresse. Je presse mes lèvres contre les siennes. Je prends ses mains dans les miennes. Sa peau est douce. J’ai besoin de la toucher. Encore. Toujours. A Jamais.
Ma main se ballade sur son corps. Il n’y a qu’elle et moi sur ce monde. Joe, et moi.
J’entends sa voix. Elle crie. Son cri est si beau. J’aimerai que jamais il ne s’arrête. Continue. Encore. Toujours.
On m’empoigne. On me sépare d’elle. Elle me regarde avec ses grands yeux. Dégoût. Ecœurement. Surprise. Déception. Comment interpréter ce regard ?
Trou noir.
C’est terminé.
Tout va très vite alors.


Comment mettre un point final, alors que tout est déjà dit, que tout est déjà fini ? Il me faut préciser que tous ces mots ne seront jamais à la hauteur de mon amour, qu’il n’y en a pas assez, que je manquerai toujours de vocabulaire, même si j’apprenais par cœur tous les mots du dictionnaire. Les paroles les plus profondes ne se prononcent pas.
Aujourd’hui, j’erre comme une âme en peine, moi le solitaire. Je ne veux plus être marin. Je ne veux plus jamais entendre parler de phare. Ni de port. Je veux maintenant être écrivain. Parlez moi d’écriture. Parlez moi de ces mots qui me manquent mais qui peuvent pourtant guérir mes blessures. Je n’oublierai pas. Joe. Je ne t’oublierai pas.


Texte crit par Lou le 7 avril 2008 à 16h25. Vu 2274 fois.


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