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Le pianiste


I

Le rideau se lève, la lumière s’allume et des centaines de mains se mettent soudainement en action pour applaudire. J’entends ces claps-claps qui emplissent la salle et brusquement je souris : je suis heureux. Ce geste d’applaudissement, perçu des coulisses, m’a toujours fasciné. Tous ces gens sont sur leur trente et un, les femmes ont revêtu leur plus beau tailleur et les hommes se sont appliqués à nouer correctement leur cravate. Avant de rentrer dans la salle, ils ont échangé des paroles mondaines et ont rit quand la conversation l’obligeait. Et là, assis sur leur fauteuil à trente euros la place, ils se laissent brusquement aller à un mouvement bestiale pour exprimer leur joie et leurs encouragements, et c’est pour nous. Ma respiration se calme, je respire un grand coup et en compagnie de Gaby, j’entre sur scène.
Le spectacle vient de commencer pour les spectateurs. Pour nous, il s’accélère brutalement.

Mon stress commence généralement trois heures avant le spectacle et sincèrement, ce trac est une des choses que j’apprécie le plus dans ma vie. Car j’aime profondément les avants de spectacles. Dans ma loge, je respire bruyamment, je tente de survivre au nœud qui se forme dans mon ventre et qui me fait mal. J’ai un peu la nausée mais je suis terriblement content, amusé aussi du bonheur que me provoque cette douleur. Les autres me disent de m’asseoir pour me calmer, conscients du tumulte qui croit en moi au fur et à mesure que le spectacle approche, et ils se moquent légèrement de mon masochisme. C’est toujours moi qui ai le plus peur avant de monter sur scène, mais c’est aussi toujours moi qui suis le plus euphorique à la fin, et c’est moi aussi qui aime le plus mon boulot. Les avants de spectacle, je les savoure autant que possible, comme on peut savourer les jours qui précèdent Noël. Mais comment expliquer ce qui est le plus extraordinaire, dans cette attente ? J’aime cette odeur de sueur glacée. Les mots qu’on se dit. Cette façon de se rassurer les uns les autres.

Une heure avant le spectacle, Nathalie nous accordait toujours une séance de relaxation. On s’allongeait par terre et on se plaignait parce qu’il n’y avait pas de place ou que c’était poussiéreux.
Nous lui disions que c’était bon, que nous n’étions plus des enfants et que nous n’en ressentions plus le besoin, mais elle y tenait tellement ! Elle savait que nos plaintes ne voulaient pas dire grand chose, que nous aimions ça quand même. Alors elle nous parlait, de sa belle voix rauque qui pourrait rivaliser avec celle de Jeanne Moreau.
- Vous êtes sur une plage, vous sentez la chaleur du sable et du soleil, votre corps est si lourd qu’il s’enfonce dans le sol. Un petit glaçon bleu vous parcoure le corps, en commençant par la tête. Il se balade et relâche de petites bulles fraîches. Visualisez ce glaçon qui se déplace dans vos jambes, vos bras, vos doigts, votre tête. Le glaçon se transforme en citron, tout jaune et tout rond. Sentez sa surface sous vos doigts. Vous avez envie de le manger. Vous croquez dedans. Vous sentez son acidité ?
On la sentait.
Nous passions ensuite dix bonnes minutes à respirer par le ventre, et nous avions peur de nous endormir.
Nous nous relevions tout doucement, et elle passait pour nous faire de petits massages à la nuque. Nous faisions des grimaces pour nous détendre le visage et nous avions tous l’air très cons. Pour se réveiller, nous sautions sur place, nous criions un peu, mais pas trop fort quand même. Nous nous échauffions toutes les parties du corps.
C’est très physique la musique.
- Ok mes poulets, vous êtes parfaits.
Nous avons travaillé ensemble vingt-cinq ans et elle a toujours fini en disant ça. On était ses poulets, on décidait pas, elle l’avait choisit, point. Cette perfection, on savait qu’on ne l’atteindrait jamais, que de multitude choses n’allait pas, et pourtant, on savait aussi que Nathalie le pensait vraiment. Nathalie, qui avait le don de voir les meilleures choses et de ne jamais se décourager devant les pires.
Très vite, c’était le bordel car il fallait toujours installer des trucs à la dernière minute et on s’engueulait un peu. Nathalie tapait dans ses mains et on allait sur scène pour accorder nos instruments.

Aujourd’hui que Nathalie est partit, cet instant de relaxation me manque cruellement. Tout commence maintenant, à ce moment-là, quand nous allons accorder nos instruments. On sent que cela approche et on est étrangement calme. On se met d’accord pour choisir une chanson et on la joue. Lorsque la dernière note sonne, ça y est, on sent que tout est fini, qu’on est prêt ou tant pis. On va dans les loges et on attend. On attend seuls, comme des grands, et on finit par entendre les gens. Avant, quand on était encore de jeunes musiciens, on allait voir dans un trou du rideau, ou on s’éclipsait carrément quelques secondes à l’extérieur, l’air de rien, pour « voir ». Et puis, tout cela perd de l’attrait, et on finit par s’en foutre. Maintenant, on préfère découvrir le public lorsqu’on joue. Ne pas savoir si ça va leur plaire, ne pas savoir quelle sera l’ambiance, ce sont des questions auxquelles on ne veut pas avoir de réponse, c’est la surprise. Et c’est ça qui donne ce frisson si bon. Les gens parlent et nous derrière le rideau on stresse souvent comme des malades. Parfois non, mais on est jamais indifférents. Ca dépend de beaucoup de choses : de nous, du moment, du lieu, de notre spectacle.
On se sent démunis, comme des gosses sans leur maman. Autrefois Nathalie nous encourageait. Elle nous demandait « vous êtes prêts ? », alors qu’elle savait qu’on l’était jamais assez, mais oui, « on est prêt ». On a plus le temps, et plus le choix. Alors elle nous disait :
- Ca va bientôt être à vous mes poulets.

Et voilà. C’est partit. C’est à nous. Tous ces gens dans la salle, ils sont venus pour nous. Pour moi. On rentre avec Gaby, on nous applaudit. Je m’installe devant mon piano, et tout s’accélère brutalement. Comment puis-je alors décrire les deux heures de spectacle qui suivent ? Elles sont toutes différentes. Mais ce qui ne change pas, c’est ce plaisir qui me prend aux tripes à chaque fois. Je joue, et alors tout disparaît autour de moi. Putain, j’ai envie de dire, c’est beau. L’indescriptible n’est pas descriptible, voilà. Les battements de mon cœur ralentissent. Le trac tombe, je suis là, et je veux profiter de chaque minute, de chaque seconde. Je suis heureux. Je ne sens plus mon corps, je ne sens plus ma respiration, je m’oublie complètement. Il n’y a que le piano, cette mélodie qui est en moi, au plus profond de moi et qui veut à tout prix sortir. Il n’y a plus que la peau de mes doigts qui me permettent d’appuyer sur ses touches, de créer ce son. Je ne suis qu’un instrument au service de ce piano. Passé ce moment d’oubli complet, je reprends doucement conscience. Il y a les autres, les autres sons. Je ne suis pas seul, ils sont là, ça fait des années qu’on joue ensemble, des morceaux qu’on joue à chaque fois, et aussi des nouveaux, qu’on ne jouera peut être plus jamais. On se lance des regards, on s’adresse des sourires parfois. Je suis transporté. J’essaie de regarder mon public, je veux leur montrer qu’ils sont tout pour moi, je veux leur dire merci. Je ne sais même plus ce que je fais. C’est toujours comme un rêve. Vous savez, ces rêves qui donnent une impression de bonheur total, mais qu’on n’arrive pas à décrire. Il est compliqué de décrire ces rêves, car tout est une affaire d’impressions, de sensations, et mettre des mots sur ces rêves, c’est déjà les enlaidir. Ca me fait peur. J’ai peur de me réveiller un jour et de me rendre compte que tout est terminé. Mais pour l’instant j’y suis. Pour l’instant j’y suis, et je vis. C’est cela, mes concerts sont de simples moments vivants, des moments de plaisir, de jouissance.


II

Ce jour-là, j’ai su que j’avais merveilleusement bien joué. Je n’oublierai rien de cette journée, absolument rien. Ce concert fut un grand moment d’émotion pour tout le monde, car Nathalie partait de la troupe. Nathalie, qui nous avait accompagné dans toutes nos épreuves. Nathalie, notre mère poule. Nathalie, qui avait vieillit, et plus vite que nous. Avant chaque spectacle, j’ai encore l’impression qu’elle va venir nous masser, nous faire respirer par le ventre, et nous demander si on est prêts, en nous appelant ses poulets. Au début, nous avons continué à faire cette séance de relaxation, tous ensemble, avant les spectacles. Et puis, nous nous sommes vite rendu compte que c’était trop différent, que cela nous rendait trop tristes, trop nostalgiques, et qu’il était inutile de continuer si c’était pour être déprimé avant chaque concert. On se contente désormais de se concentrer individuellement.
Ce jour-là, nous savions que nous avions tous merveilleusement bien joué, nous nous étions tous emportés, la musique avait transperçait chaque millimètre de notre peau. Nous avons été longuement applaudi. Lorsque tout fut terminé, nous avions la larme à l’œil, et nous nous sommes serrés dans les bras. Comme nous ne pouvions pas rester là dessus, nous nous sommes offert un petit repas au restaurant qui faisait face au théâtre. Nous avons beaucoup rit et beaucoup mangé. Tout allait pour le mieux.

III

Le brouhaha des conversations. Les bouches qui s'ouvrent et se ferment pour mâcher, avaler, ingurgiter, parler, vomir un flot de paroles déconcertant. Les compliments, sur le concert qui venait de s'achever. La fatigue arrivait à grandes enjambées, mais j'étais terriblement content.
Et c'est alors que je l'ai vu, elle. Elle, à l'autre bout du restaurant. Elle me regardait. Elle avait de grands yeux. Elle. J'ai tenté d'écouter les conversations. D'y participer aussi. Mais je ne pouvais pas. Elle était là. Elle.
J'écoutais. Ou je faisais semblant. Je parlais. Rien d'intéressant. Petits regards en coin. Elle me regardait… Etais-ce un regard ? Ses yeux. Un coup de poignard … ou une caresse… Je ne sais plus. Elle me regardait. Un peu de tristesse, mais pas tout à fait. Une soudaine envie me prit : m’approcher d’elle, lui sourire. Elle me regardait, fixement, presque sans me voir. Elle était avec quelqu'un. Un homme.
La soirée passait. Et plus le temps s'écoulait, plus je la regardais. Elle. Et ses grands yeux. Plus le temps s'écoulait, moins j'étais attentif.
Mon trouble ne m'empêcha pas de boire, un petit tour aux toilettes pour homme s'imposa donc. Je me lavai les mains, la porte s'ouvrit, je levai la tête. Elle était là. Face à moi. Elle. Et ses grands yeux. Ses grands yeux verts. Elle me regardait fixement, d'un air déterminée. Je lui fis un petit sourire. Elle ne me le rendit pas. Elle avait de grands yeux tristes. Elle s'approcha de moi. Doucement, tout doucement. Moi, je ne bougeai pas. Elle regarda mes bras. Elle prit mes mains dans les siennes. Et puis, elle parla :
- Prenez moi dans vos bras.
Surpris par cette requête, je m'exécutai néanmoins. Je la pris dans mes bras.
- Serrez moi plus fort, me demanda t-elle d'une voix suppliante.
Je l'étreignis avec plus de force. Elle sentait bon. Un mélange de cannelle et de chocolat chaud. Je fermais les yeux. Ses cheveux étaient noirs et bouclés, ils sentaient bons eux-aussi. Ils me chatouillaient un peu le cou, et c'était très agréable. Je me sentais bien, là, avec au creux de mes bras cette jolie femme. Je me sentais bien, moi, après mon concert, après mon repas, debout, au milieu de ces toilettes pour hommes.
Doucement, je relâchai mon étreinte. Elle me regarda encore, étonnée. J'entrepris alors de lui déposer un baiser sur sa joue. Je voulais embrasser sa peau. Cette belle peau brune, qui paraissait si douce. Lorsqu'elle comprit ce que je m'apprêtais à faire, elle se dégagea un peu. Elle me fixa. Avec ses grands yeux.
- Non, non, prenez moi juste dans vos bras.
Nous restâmes ainsi longtemps. Je n'avais pas envie de la décevoir, c'était comme si pesait sur moi une très grande responsabilité. Enfin, elle se dégagea, et embrassa mes mains. Elle m'adressa alors un énorme sourire. Un sourire resplendissant, comme j'en avais rarement vu.
- Merci.
Elle souriait, et c'était comme si je lui avais fait le plus beau cadeau de la terre. Elle me tourna alors le dos et sortit des toilettes.
J'étais dans un état second. Vous savez, cet état de surprise qu'on ne cherche pas à comprendre. Cette passivité déconcertante. Je me rafraîchis le visage avec de l'eau et finis par sortir.
Je mangeai le dessert tranquillement, en jetant de temps en temps de petits regards à la femme, mais elle ne me regardait plus. Nous commandâmes des cafés. Je le bu. Je ne parlais plus beaucoup, mais les autres le remarquèrent à peine. La femme et l'homme demandèrent l'addition et payèrent.
Elle se leva. Elle vit que je la regardai toujours. Elle me sourit de nouveau, elle ne semblait plus tout à fait la même, toute trace de tristesse avec disparu. Ce sourire n'était qu'un sourire de reconnaissance. L'homme qui l'accompagnait se leva. Et c'est là que je compris.
Cet homme.
C'est là que je vis qu'il était manchot.


Texte crit par Lou le 7 avril 2008 à 16h29. Vu 2965 fois.


Commentaires


Par A last hope le 7 avril 2008 à 21h12
bravo! J'aime beaucoup!


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