Page d'accueil > Commentaires Composés > Le Petit Chaperon Rouge - Charles Perrault
Mascotte de Bac Facile
Je reste à votre disposition durant votre visite.
N'hésitez pas à me solliciter en cas de besoin.
Vous pouvez également contribuer en nous envoyant vos documents.
Demander de l'aide - Contribuer - Expression libre
Bac Facile vous souhaite de très bonnes vacances !
Le Petit Chaperon Rouge
Illustration
Le Petit Chaperon Rouge - Charles Perrault



Introduction

Les femmes qui tenaient des salons littéraires au XVII° siècle, souvent assimilées aux précieuses, avaient parfois coutume de recevoir à demi allongée sur un lit. Entre le lit et le mur on installait fauteuils, chaises, pliants et tabourets, et les participants s’adonnaient à des jeux littéraires d’écriture. Molière s’est gaussé de cette mode de cette graphomanie, de cette manie frénétique que chacun avait de lire et faire lire ses petites compositions, dans Le Misanthrope et Les femmes savantes. L’espace entre ce lit et le mur porte le nom de "ruelle". Cette acception du terme est rapidement devenue une métonymie pour parler des salons littéraires; c’est dans ce sens qu’il faut lire ce mot employé dans la morale du Petit chaperon rouge.

Les contes de Perrault ont été écrits à l’origine dans le cadre de ces jeux littéraires de salon, de "ruelle" donc. A partir d’un conte archaïque collecté par des folkloristes, des volontaires courageux, ou qui se piquaient d’écrire, faisaient un travail de réécriture, et ces différentes réécritures étaient comme mises en compétition dans ces salons. C’est peut-être ce qui explique l’étrangeté des titres de Perrault, Le petit chaperon rouge, le chat botté, Riquet à la houppe, La barbe bleue, et même, comme nous le verrons rapidement, La belle au bois dormant, étrangeté dont le but était d’éveiller une attente, de piquer la curiosité, d’intriguer pour être mieux retenus. Nous disposons donc de plusieurs versions de ce conte, Le petit chaperon rouge, et nous allons voir ce qui reste chez Perrault du conte archaïque tel qu’il est collecté par les folkloristes, puis ce qui reste du conte de mise en garde à destination des enfants, et enfin, comment il l’a transformé en apologue sur les dangers de la curiosité matrimoniale.

Le conte archaïque:

Les folkloristes voient dans ce conte une des nombreuses variantes du thème de l'éternel retour, du cycle des générations, des petites filles qui prennent la place des mères et des mères celle des grands-mères. La grand-mère ici disparaît quand la petite fille devient femme, accède à l'âge adulte, découvre la sexualité. (certains psychanalystes voient d’ailleurs dans la couleur rouge du chaperon une allusion au sang menstruel).

Pour que la petite fille, dans le thème de l’éternel retour, prenne la place de la mère, il faut, avant qu’elle devienne femme, qu’elle soit capable de cuisiner. Les versions collectées par les folkloristes parlent ainsi d'une mère qui initie sa fille à la cuisine, et l'envoie chez la grand-mère. On ne retrouve ce thème de la cuisine qu’avec la mère qui "cuit" et qui prépare une galette. Le conte archaïque montre aussi le loup demandant à la petite fille d'accommoder les restes de la grand-mère comme de la viande de porc, ce qu'elle fait. Elle boit son sang comme du vin. Il lui faut montrer d’abord ses qualités de cuisinière avant de passer au lit. Chez Perrault elle ne fera pas la cuisine, mais se contentera de poser la galette sur la huche, coffre en bois dans lequel on range le pain et sur lequel on pétrit la pâte pour le faire.

Bien sûr, dans le conte archaïque, la petite fille rencontre le loup. Cette rencontre se fait au départ de deux chemins, thème récurrent du chemin des épingles et de celui des aiguilles. Celui des épingles est celui des jeunes filles car l'épingle, à cette époque où les systèmes de fermeture étaient inexistants ou coûteux, sert à s'habiller, est partie intégrante du vêtement; elle est donc liée au parement, à la coquetterie, à la frivolité. En revanche, les aiguilles sont associées au travail des femmes, à une tâche ménagère. La jeune fille doit délaisser le chemin des épingles pour devenir femme et ne plus emprunter que celui des aiguilles. Perrault reprend ce thème des deux chemins, et le petit chaperon rouge, qui est encore une petite fille, emprunte effectivement le chemin le plus divertissant: elle est encore dans la frivolité, pour le dernier voyage qui la conduira au loup.

En dehors des thèmes de la cuisine et des deux chemins, de la rencontre avec le loup, bien sûr, et de la présence des trois générations, il ne reste guère du conte archaïque que des archaïsmes. Il est curieux que le succès du conte fait qu'actuellement nous ne voyons pas des archaïsmes là où le lecteur de l'époque de Perrault en voyait. Le petit chaperon, le vêtement, est déjà archaïque au XVII° siècle. De même, le système de fermeture avec la fameuse bobinette, petite pièce de bois, qui cherra quand on tirera la chevillette, petite cheville de bois, est également archaïque à l’époque de Perrault. Or, ces deux expressions sont de nos jours partie intégrante du conte, comme des signes de reconnaissance; elles en ont assuré le succès, et on les voit moins maintenant comme des archaïsmes que comme ces signes de reconnaissance.

L'expression "mère grand" et le verbe "cuire" intransitif sont déjà des archaïsmes linguistiques quand Perrault écrit.

Le conte de mise en garde:

C'est un conte de mise en garde pour les petits enfants à une époque où la peur du loup était une peur réelle et légitime. Le loup est une vraie menace pour les enfants des villages au XVII° siècle quand la chasse est un privilège nobiliaire. Si le seigneur a le temps, ou paie quelqu'un pour la chasse, les choses vont bien. Mais le plus souvent il y est indifférent, or les paysans n'ont pas le droit de le chasser. Il faut donc apprendre aux enfants à s'en méfier, s’en protéger.

Il s’agit probablement d’un conte pour enfant en ce sens que le personnage principal est une petite fille, pas une jeune fille comme c'est le plus souvent le cas dans les contes (Peau d’âne, Les fées, Cendrillon, La belle au bois dormant, La barbe bleue) . Et le loup est vraiment un loup, pas une image du séducteur. Quand Gustave Doré doit faire des gravures pour une édition pour enfants il ne s'y trompe pas et dessine un vrai loup, qui domine par sa taille le petit chaperon rouge.

De plus, l'écriture mime bien celle des contes pour enfants. On trouve la répétition de l'onomatopée "toc toc", et les deux scènes d'ouverture de la porte sont parfaitement similaires, et ces répétitions à l'identique sont un des codes du conte pour enfant.

On peut aussi faire remarquer que le petit pot de beurre est extrait d'une formulette de volubilité: "petit pot de beurre, quand te dé petit pot de beurreras-tu?", à répéter rapidement plusieurs fois.

Quant aux fameuses bobinette et chevillette, elles aussi sont extraites d'une comptine. La fameuse formule est d'ailleurs construite sur un chiasme sonore: tire la chevillette la bobinette cherra:
irla – che -illette / inette – che – erra.

L’édition de 1695 contient un autre marqueur du conte pour enfant: une didascalie à la fin du dialogue entre le loup et la fillette précise au lecteur à haute voix qu'il faut dire les derniers mots du loup avec une grosse voix de façon à impressionner et à faire peur aux petits enfants. L’édition de 1697 escamote cette didascalie, et cette suppression modifie le conte: il ne semble plus devoir être lu à haute voix pour faire peur aux petites filles. On pourrait ajouter à cette modification que cette peur était telle que, pour ne pas trop traumatiser les enfants par cette mise en garde du loup, de nombreuses versions usent d’une échappatoire et font s'échapper la petite fille. Les frères Grimm y auront recours avec le personnage du chasseur. Cette échappatoire est connue de Perrault; la raison pour laquelle Perrault ne la reprend pas est du même ordre que la suppression de la didascalie: la morale de cet apologue conduit à une autre lecture que celle de la mise en garde contre le loup, donne au conte d’autres destinataires que les petites filles qu’il convient de rassurer après leur avoir fait peur, pour leur bien. Ce conte devient, par la lecture à laquelle la morale nous invite, un conte sur la curiosité matrimoniale. On comprend mieux alors pourquoi Perrault ne retient pas le thème de l'échappatoire: s'il est rassurant pour les lecteurs / auditeurs enfants que la petite fille échappe à la dévoration, il est beaucoup moins nécessaire, dans un conte fait pour être lu dans les ruelles à ces "demoiselles" de la morale, qu'elle échappe à la défloration, surtout si elles s'en sont faites complices.

La curiosité matrimoniale:

Il s’agit d’un thème biblique très commenté au XVII° siècle. Dans la Genèse, quand Dieu chasse Adam et Eve du jardin d’Eden, il prononce plusieurs condamnations et malédictions, dont celle qui nous intéresse ici, uniquement à l’intention de la femme: "Ta convoitise te poussera vers ton mari." L’inverse n’est pas dit. Cette convoitise est une malédiction propre à la femme, au même titre que l’accouchement dans la douleur. Elle va peser très lourdement sur le regard que la société porte sur les femmes. On sait que pour faire pièce contre cette vision de la femme animée par la convoitise sexuelle les précieuses opposeront la fameuse "Carte de Tendre", soit un parcours lent et difficile imposé aux amants, au sens classique du terme bien sûr, pour atteindre les villages de Tendre sur Estime et Tendre sur Reconnaissance; et encore, ces villages n’accordent-ils que la tendresse. Rappelons qu’à l’époque classique la seule cause de divorce reconnue par l’Eglise était l’impuissance du mari. En effet, si le mari n’accomplissait pas son "devoir conjugal", il mettait en péril le Salut de sa femme, qui ne pourrait pas s’empêcher, convoitise oblige, de commettre l’adultère.

Pour décrire plus facilement ce qu’est la curiosité matrimoniale, élégant euphémisme donc pour nommer la curiosité sexuelle des jeunes filles, faisons un détour par La belle au bois dormant qui est, par sa morale, clairement plus explicite. Le XVII° siècle ne lit pas l’hypallage du titre comme nous le lisons actuellement, la belle dormant au bois, ou comme les anglais, the sleeping beauty. Ce n’est pas Aurore qui dort, c’est le bois. Elle au bois dormant comme on dit une jeune fille aux cheveux blonds. C’est son bois qui est dormant, pas elle. Bien sûr, dans cette lecture, le bois est métaphore. Il est métaphore de la barbarie, de la bestialité, le lieu des appétits animaux, des désirs inavouables, primitifs que la morale et la société réprouvent. C’est là que sont les ogres, les loups, ceux dont les appétits les conduisent à manger de la chair humaine, de petits enfants. Le bois dans lequel dort Aurore est d’ailleurs le bois d’un ogre: "la plus commune opinion était qu’un ogre y demeurait... ayant seul le pouvoir de se faire un passage au travers du bois." Et si le prince voit les feuillages, branchages, ronces s’ouvrirent devant lui, c’est parce qu’il est le fils d’une ogresse. Pour Aurore au bois dormant, le bois est métaphore de l’endormissement de sa curiosité sexuelle, de sa convoitise. Aurore a la chance d'avoir au moment où il le faut deux fées, deux mères qui vont lui donner la patience, qui manque aux jeunes filles. Une jeune fille doit avoir sept qualités, dit le conte. Les six premières fées donnent les six premières qualités, et on attend la dernière, puisqu'elle doit les avoir toutes. Or, la mauvaise fée intervient et la condamne à mourir à l'âge de seize ans, âge du mariage (c'est d'ailleurs à cet âge, plus cent ans, qu'elle épousera son prince). La septième fée intervient alors et commue cette condamnation en un sommeil de cent ans. Quelle était donc cette dernière et septième qualité? Est-elle perdue? On peut penser, au contraire, que ce sont les deux fées ensemble, la bonne et la mauvaise, donc ce mélange de la bonne et de la mauvaise mères pour correctement éduquer une fille, qui la lui ont donnée: c'est la patience matrimoniale, savoir attendre, ne pas se précipiter sur le premier venu pour satisfaire une curiosité que la morale réprouve. D'ailleurs, la femme qui lui montrera le rouet où elle se piquera ressemble étrangement à la mauvaise fée en ceci qu'elles habitent toutes les deux dans un galetas, qu'elles sont vieilles et oubliées; mais la vieille au rouet est une "bonne vieille". D'ailleurs, cette convoitise se réveille elle aussi dès l’éveil, car sitôt sortie de son sommeil de cent ans, Aurore épouse le premier homme qui se présente devant elle et l'épuise pendant la nuit de noce; Perrault rappelle que si le prince était quelque peu fatigué par sa journée, Aurore qui vient, elle, de dormir cent ans, est pleine d’énergie.

Rappelons cette morale, qui est transparente:
Attendre quelque temps pour avoir un époux,
Riche, bien fait, galant et doux,
La chose est assez naturelle.
Mais l’attendre cent ans, et toujours en dormant,
On ne trouve plus de femelle
Qui dormît si longtemps.

La fable semble encore vouloir nous faire entendre,
Que souvent de l’Hymen les agréables nœuds,
Pour être différés n’en sont pas moins heureux,
Et qu’on ne perd rien pour attendre;
Mais le sexe avec tant d’ardeur
Aspire à la foi conjugale
Que je n’ai pas la force ni le cœur de lui prêcher cette morale.

(Par "sexe", il faut, au XVII° siècle, entendre le sexe féminin.)

Si on lit la morale du Petit chaperon rouge, en se souvenant de surcroît de celle de "La belle au bois dormant", on constate que Perrault nous invite à faire une autre lecture du conte, une lecture métaphorique, qui nous conduit à ce thème récurrent de la curiosité matrimoniale.

Un autre lieu:

La morale déplace le lieu en passant du bois aux "maisons", aux "ruelles". Le bois, qui est le lieu du conte, doit donc être lu comme une métaphore, celle expliquée ci-dessus: dans ces salons mondains, littéraires, raffinés, policés, élégants et galants, demeurent la menace du bois, la menace de la convoitise des jeunes filles qui deviennent des proies faciles pour les séducteurs. Ce ne peut être que dans le bois que se fait la rencontre avec le loup, avatar de l’ogre en ce sens qu’il mange lui aussi de la chair humaine et des petits enfants, qu’il est lui aussi le représentant des appétits animaux. C’est dans le bois que le loup donne rendez-vous au petit chaperon rouge chez sa grand-mère, rendez-vous auquel elle se rendra, nous le verrons.

La confusion du bois et des ruelles est une mise en garde orientée ici vers les mères; il faut qu’elles soient folles pour exposer ainsi leurs filles aux jeunes séducteurs des ruelles, et effectivement le texte dit explicitement, dès l’ouverture et par une répétition oratoire, qu’elles sont folles. Elles (la mère et la grand-mère) n’ont pas dit à la petite fille "qu'il est dangereux de s'arrêter à écouter un loup", l’une n’hésite pas à l’exposer à la convoitise en lui faisant faire un vêtement "qui lui seyait si bien", et l’autre à l’envoyer dans cette tenue dans le bois où rode le loup.

Perrault nous dit que dans les "ruelles", malgré le respect policé des mœurs, des convenances, malgré les contraintes et retenues qu’imposent les règles sociales, le bois est là, la curiosité et le désir sont là, et que c’est dangereux.

Le loup devient métaphore du séducteur:

Le loup, dans la morale, est à prendre comme métaphore, comme image, et Perrault est très précis sur ce point: … S'il en est tant que le loup mange. Je dis le loup, car tous les loups Ne sont pas de la même sorte;
"le loup", et non "un loup", et le déterminant montre qu’il ne s’agit pas d’un loup indéfini mais de l’idée de loup, d’un concept, et le fait que les loups dont il parle ne sont pas de la même sorte nous invite à nous demander de quelle sorte il s’agit.

Les loups de la morale sont "sans fiel", c’est-à-dire sans méchanceté, ils sont "privés, complaisants et doux." Privés signifie qu’ils sont apprivoisés, familiers, qu’ils peuvent être de compagnie proche. Ce sont des "loups doucereux", non pas seulement "doux", donc, mais qui affectent la douceur, et qui hantent les "ruelles" où ils menacent, par la séduction, les "demoiselles", qui ont des mères assez folles pour les exposer. (dans ce conte, ce sont plutôt la mère et la grand-mère qui sont fautives).

Cette description des loups de la morale nous invite à reprendre le loup de la fable pour voir s’il y a en lui quelque chose du séducteur. Ce loup parle, bien sûr, mais cela appartient à une convention du genre qui échappe en tant que telle à l’interprétation. Mais ce qui n’échappe pas à l’interprétation est que le corps du loup n’a d’altérité avec le corps de la grand-mère que quantitative et non pas qualitative: Le petit chaperon rouge dit "bras" et "jambes", pas pattes. Ce n’est pas la forme des membres qui intrigue le petit chaperon rouge, mais leur grandeur. Le corps du loup est anthropomorphisé.

De plus, quand il apparaît, il est "compère le loup", une sorte de complice, dit le dictionnaire, et on en parle comme d’un humain. Le Littré, à propos de compère, donne l’exemple de Perrault en disant qu’il s’agit d’un mot qu’on donne par plaisanterie aux animaux. Il y a donc, par la plaisanterie, comme une sympathie de la part de Perrault qui le présente de façon plaisante, sans qu’on puisse lire la moindre animosité; il est "sans fiel". Et le texte précise que ce n’est pas tant la loup en soi qui est dangereux mais le fait de l’écouter, surtout, peut-on ajouter, s’il prend un voix doucereuse; et là, le conte et la morale sont d’accord. Effectivement, pour calmer la très éphémère crainte du petit chaperon rouge qui frappe à la porte de sa grand-mère, le loup ne va pas contrefaire sa voix mais il va crier "en adoucissant un peu sa voix", il se fait "doucereux". Bref, il parle, il a des membres, c’est un compère, il adoucit sa voix, c’est sa parole qui est dangereuse: ce loup n’est clairement pas le loup du conte de mise en garde des petites filles, mais déjà bien le loup séducteur de la morale.

De plus, il est dit "méchant loup". On ne dirait pas "attention méchant chien". On sait que la position de l’adjectif en français est après le nom. Quand on l’antépose, on cherche soit à le mettre en valeur, soit, et c’est le plus fréquent, à convoquer les sens connotés de l’adjectif. "méchant loup" ne signifie donc pas qu’il est méchant. Le dictionnaire de l’Académie, au XVII° siècle, dit que "méchant", antéposé, signifie de peu de valeur, "qui ne vaut rien". Ce dictionnaire ajoute que "méchant" est aussi "qui a fait quelque petite malice", "qui lance des traits de raillerie". Le loup est donc seulement un peu moqueur, par la raillerie et une acception de "malice", et on pourrait lire avec cet œil le dialogue avec le petit chaperon rouge; et si "malice" renvoie au mal, on voit que ce mal est considérablement atténué par le déterminant "quelque" et l’évaluatif "petite". Cette absence de méchanceté est renforcée par le fait que Perrault a choisi de supprimer, dans l’édition de 1697, la didascalie sur le ton de la voix du loup, ton qui avait pour objectif d’effrayer les enfants. En clair, "ce méchant loup" est plus malicieux, taquin, railleur que méchant.

On peut lire l’évolution du loup, du sens propre à celui de séducteur, dans la fable elle-même; d’abord, il veut manger le petit chaperon rouge mais il en est empêché par la présence de bûcherons. Puis il se jette sans préambules sur la grand-mère et la dévore. Mais quand le petit chaperon rouge arrive, son attitude est radicalement différente. Il pourrait, comme pour la grand-mère se jeter sur elle, mais il l’invite à se déshabiller, à se mettre au lit, et dialogue avec elle, répond à sa curiosité avant de la "manger".

Le petit chaperon rouge:

De la même façon que la morale nous faisait passer du bois aux ruelles, du loup au séducteur, elle transforme la "petite fille" qui devient "jeunes filles" puis "jeunes demoiselles". Il ne s’agit plus d’"une petite fille de Village" et d’un loup, mais d’un séducteur doucereux et d’une jeune fille, une jeune demoiselle. Avec la "jeune fille" le petit chaperon rouge prend de l’âge, et avec "jeune demoiselle" elle cesse d’être "de village", elle change de classe sociale. La lecture devient toute autre.

De la même façon, elle était jolie dans le conte, elles deviennent "belles" dans la morale, et "bien faites". "jolie" convient à la petite fille; avec "belles" et "bien faites" Perrault lui donne de l’âge; ces termes sont impropres pour une "petite fille". Il y a de même une ambiguïté sur le mot "gentilles": ce terme signifie plutôt "sage" pour une enfant, ou "jolie"; mais il signifie séduisante pour les femmes, qui ont de l'agrément, qui ont de l'esprit. Le Littré signale que le mot peut aussi être utilisé ironiquement pour désigner une mauvaise conduite, un trait de malice. Et la curiosité que cette "jeune fille" va témoigner devant le corps du loup, qui, on l’a vu, était décrit avec des termes anthropomorphes, pourrait être considérée comme une mauvaise conduite.

Dans le même ordre d’idée, pour passer de la "petite fille de Village" à la "demoiselle", le vêtement aussi est important. Il apparaît treize fois en trois pages. Le chaperon est une coiffure, autrefois commune aux hommes et aux femmes; c'est un bonnet à bourrelet sur le haut et une queue pendante sur les épaules. Puis vêtement de la bourgeoisie, c'est un vêtement qu'on met un peu pour l'apparat. On le met pour sortir, aller à cheval, comme en témoigne l'anglais: riding hood. C'est pour la "petite fille de Village", et le terme de "village" compte trois occurrences dans le récit, une façon de se hausser au dessus de sa classe sociale, de se prendre pour une "demoiselle". C'est sa grand-mère qui le lui a fait faire, c'est elle qui lui donne ce caractère de séduction, car "il lui seyait si bien". C'est pourquoi elle est plus folle encore que la mère: ce n'est pas à la grand-mère de transformer sa petite fille en objet de désir.

Avec ce vêtement elle devient séduisante, et le parement est toujours chez Perrault un signe de disponibilité à la rencontre amoureuse (qu'on se souvienne de la belle au bois dormant, de cendrillon...).

Enfin, le fait qu'il soit rouge, seule couleur que l'on saturait correctement à l’époque, renvoie à l'apparat, au désir de plaire. De plus, le rouge est la couleur du désir, de la passion.

Ajoutons que le chaperon a un autre sens: c’est la femme un peu âgée qui accompagne les jeunes filles ou les fiancées pour surveiller leur vertu. Notre petite / jeune fille porte donc comme une sorte de surmoi. On remarque que le chaperon lui a été donné par la grand-mère, qui est à la fois celle qui est bien placée pour chaperonner, et qui pourtant est assez folle pour lui donner un vêtement qui la rend séduisante et en fait une proie pour les séducteurs.

Un autre trait qui apparaît, et qui est très important, est, qu’à moins d’être complètement idiote, elle ne peut pas ne pas savoir que le loup l’attend chez sa grand-mère. En effet, ce dernier lui dit qu’il va lui aussi chez la grand-mère et lui propose de faire la course avec elle: "Hé bien, dit le loup, je veux l'aller voir aussi; et je m'y en vais par ce chemin ici, et toi par ce chemin-là, et nous verrons qui plus tôt y sera." Il lui dit qu’il prend le "chemin ici", donc le plus proche, et elle "le chemin là", donc le plus éloigné; le texte précise encore qu'il prend "le chemin qui était le plus court" et elle "le chemin le plus long", on ne saurait être plus insistant! Il part en courant ("le loup se mit à courir de toutes ses forces"), et quant à elle, elle batifole, s’amuse en chemin (et "la petite fille s'en alla"…); pour bien marquer qu’elle prend son temps, Perrault lui fait faire plusieurs choses, dans une énumération ternaire renforcée par l’anaphore de "à", et par le fait que la longueur de ces actions va crescendo: "à cueillir des noisettes, à courir après des papillons, et à faire des bouquets des petites fleurs qu'elle rencontrait." A moins d’être d’une désarmante naïveté, elle doit s’attendre à trouver le loup chez sa grand-mère.

De plus, quand elle frappe, elle "entendit la voix du loup": comment ne la reconnaît-elle pas alors qu'elle vient de le quitter? On ne peut pas ne pas penser qu'elle sait que c'est le loup. D'autre part, le loup, après, adoucit un peu sa voix, il ne cherche pas à la contrefaire, alors qu’il l'a fait pour la grand-mère; c’est donc toujours la voix du loup, pas une imitation que pourtant le loup semble savoir faire. Et cet adoucissement de la voix prend tout son sens quand on le lie à ce qu'on dit des loups dans la morale: ils peuvent être "doux" et "doucereux". En adoucissant sa voix il ne lui parle donc pas de façon à se faire passer pour la grand-mère, comme il a su se faire passer pour la petite fille, mais de façon à la séduire.

Enfin, elle participe un peu à sa dévoration. Le loup, on l’a vu, ne se jette pas sur elle comme sur la grand-mère. Il l’invite à se déshabiller et à se mettre au lit, ce qu’elle fait sans l’ombre d’une hésitation. On peut faire une lecture ethnologique de ce déshabillage car les petites filles pouvaient servir de "chauffeuses" aux adultes femmes de la famille, surtout si ces dernières étaient malades; ici, le petit chaperon rouge pourrait penser que sa grand-mère lui demande de se mettre au lit pour avoir plus chaud. Mais cet effeuillage peut prendre un tout autre sens, bien sûr, et on ne peut pas ne pas penser que Perrault le met en relief, lui accorde une importance particulière en le racontant au présent de narration, le seul de ce conte, comme s’il voulait le rendre présent, vivant, au lecteur, pour le faire ressortir: elle se déshabille à le demande du loup pour se mettre au lit avec lui. Le thème de l’interdit du corps est un thème récurrent du conte comme genre. Le petit chaperon rouge brave cet interdit du corps et veut immédiatement satisfaire sa curiosité. C’est elle qui est active, qui conduit le dialogue. Il y a chez elle comme un étonnement du corps déshabillé ou en déshabillé, le texte ici est imprécis ("en son déshabillé"), et cet étonnement, cette curiosité sont marqués fortement par la répétition oratoire de la même formule exclamative: "que vous avez...!".

Il est difficile maintenant de prendre le petit chaperon rouge pour une victime innocente.

Pour montrer que le loup et le petit chaperon rouge sont moins dans une relation de prédateur / proie, que dans une relation d’égalité, de réciprocité, on peut marquer quelques ressemblances ou symétries entre eux. Le loup est le séducteur, celui qui adoucit sa voix, celui qu’il est dangereux d’écouter; mais le petit chaperon rouge porte un vêtement rouge, couleur du désir, qui fait d’elle une demoiselle plutôt qu’une petit fille, et "qui lui seyait si bien", qui montre qu’elle est "bien faite": elle aussi cherche à séduire.

Le loup est féminisé: il mime la voix de la petit fille et il s’habille comme la grand-mère (le déshabillé est un vêtement); le vêtement du petit chaperon rouge la virilise en ce sens qu’il est aussi un vêtement masculin, et que la petite fille ne devient plus que "le petit chaperon rouge", au masculin.

Le loup s’habille, très probablement, pour se mettre au lit, avec le déshabillé de la grand-mère; elle se déshabille, retire son chaperon, symboliquement se débarrasse de son surmoi. Enfin, tous les deux utilisent exactement la même formule pour s’annoncer à la porte et demander à entrer dans la maison.

Ces ressemblances entre les deux personnages principaux du conte sont également visibles dans une gravure que Gustave Doré a faite pour une édition de ce conte: le loup porte la coiffe de la grand-mère alors que le petit chaperon rouge a retiré son chaperon; il les représente au lit de façon parfaitement symétrique, comme dans un miroir, dans leur attitude comme dans le partage du noir et du blanc.

Conclusion:

On dit que c'est le seul conte qui finisse mal chez Perrault; ce n'est pas sûr. D'une part, on peut se situer du point de vue du loup qui, alors qu'il jeûne depuis trois jours va trouver à se mettre sous la dent une grand-mère et une petite fille. On peut aussi penser, en se mettant du côté du personnage féminin, que s'il s'agit d'une curiosité matrimoniale, sexuelle, le loup, qui a tout "grand" pour "mieux" faire les choses, a su "mieux" qu'un autre satisfaire cette curiosité.

D’autre part, la morale nous parle du loup qui fait sa cour dans les milieux mondains, les "ruelles", aux "jeunes demoiselles". Pourtant, le conte met l'accent sur la ruralité: on trouve trois fois le mot "village", on trouve le moulin, les bûcherons, la huche, meuble rustique; l'ouverture de la porte est inimaginable dans les "maisons" de la morale.

Nous pouvons alors lire l'histoire comme celle d'un malheureux séducteur, sans réelle méchanceté, qui n'aurait pas eu de bonne fortune depuis trois jours; il est obligé de se contenter d'une grand-mère et d'une petite fille de village qui se prend pour une bourgeoise, une demoiselle, avec son chaperon rouge. Qu'on se souvienne un peu du deuxième acte de Dom Juan, quand Dom Juan, qui vient d'échouer dans une conquête amoureuse, se rattrape sur deux jeunes villageoises.

Merci à Jacques D. pour cette fiche.

Commentaires


Personne n'a laissé de commentaire sur ce document. Soyez le premier en complétant le formulaire ci-dessous.


Poster un commentaire

Votre pseudo :
Votre e-mail (facultatif et privé) :
Commentaire :
Piège anti-robot : somme du chiffre un et du chiffre deux en toutes lettres :
 


Signaler une erreur - Imprimer ce document - -
Share/Bookmark
Copyright Bac Facile 2016 - Copie interdite sans autorisation - Tous droits réservés.
Les documents mis à disposition sont publiés sous notre licence d'utilisation Bac Facile.