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Sonnet à Hélène
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Pierre de Ronsard - Sonnet à Hélène


Sonnet à Hélène
1 Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle,
Assise auprès du feu, dévidant et filant,
Direz, chantant mes vers, en vous émerveillant :
« Ronsard me célébrait du temps que j'étais belle ! »
5
Lors, vous n'aurez servante oyant telle nouvelle,
Déjà sous le labeur à demi sommeillant,
Qui au bruit de Ronsard ne s'aille réveillant,
Bénissant votre nom de louange immortelle.
10
Je serais sous la terre, et, fantôme sans os,
Par les ombres myrteux je prendrai mon repos ;
Vous serez au foyer une vieille accroupie,

15 Regrettant mon amour et votre fier dédain.
Vivez, si m'en croyez, n'attendez à demain :
Cueillez dès aujourd'hui les roses de la vie.
INTRODUCTION

Prendre conscience du temps qui conduit à évoquer la vieillesse, c'est ce que fait Ronsard dans ce sonnet adressé à Hélène. Si elle se reconnaît dans l'image cruelle d'une jeune femme nostalgique, elle comprendra qu'il faut profiter du présent. La vie humaine est aussi brève que celle des roses.


On pourra analyser successivement :
I. L'originalité de la demande amoureuse.
II. La célébration de la poésie


I. ORIGINALITÉ DE LA DEMANDE AMOUREUSE

1. Une image peu flatteuse.

Sa beauté est passée. Ce sonnet a été écrit pour Hélène, or il ne cherche pas à la célébrer mais lui renvoie plutôt une image peu flatteuse d'elle même. Sa beauté n'apparaît qu'à l'imparfait « Ronsard me célébrait du temps que j'étais belle » (v.4).
Son dédain. Au moral non plus, Hélène n'est pas célébrée. Son attitude en face de Ronsard est évoquée pour être regrettée. Elle apparaît en effet dans une attitude de dédain en face de l'amour qui lui est offert « regrettant mon amour et votre fier dédain » (v.12).
Sa vieillesse, non sans une certaine cruauté, Ronsard préfère envisager l'heure des souvenirs mélancoliques. A deux reprises, il se plaît à faire envisager à Hélène sa vieillesse : « Quand vous serez bien vieille » (v.1), « vous serez au foyer une vieille accroupie » (v.11).

2. La précision de la scène

Au vers 1, les circonstances : "au soir", "à la chandelle", qui permettent d'imaginer la scène ne manquent pas de douceur. En effet, l'heure choisie s'accorde avec l'âge et la chandelle (éclairage réservé aux riches du XVIème siècle) rappellent discrètement l'aisance matérielle d'Hélène.
L'évolution vers la familiarité : L'adjectif vieille n'était au vers 1 qu'un attribut d'Hélène et non sa caractéristique essentielle. Au vers 11, Ronsard y substitue le substantif "une vieille" signifiant qu'Hélène n'a plus d'autre qualité que la vieillesse.
Au même vers 11 s'achève le tableau avant l'apostrophe finale : « Vous serez au foyer une vieille accroupie ». Le participe passé "accroupie" apparaît brutal. Il est resté en quelque sorte l'écho réaliste du participe "assise" du vers 2. Ce qui confirme cette idée, c'est que le groupe de mots "au foyer" reprend l'expression "auprès du feu".
Ronsard est donc devenu plus cynique. De plus, la douceur du rythme initial bien cadencé « Quand vous serez bien vieille / au soir, à la chandelle » a disparu au vers 11, alexandrin d'une seule traite.
La solitude d'Hélène : En outre, la vieillesse d'Hélène ne se trouve nullement douce : Sa vie parait au contraire particulièrement monotone. D'abord parce que Ronsard a l'habileté de la présenter seule et non entourée d'enfants ou petits enfants. La seule présence que l'on perçoive autour d'elle est celle des domestiques.
La monotonie de sa vie : En outre, la vie d'Hélène semble bien monotone. Le rythme des vers 2-3 coupés à l'hémistiche donne l'impression d'une vie trop bien réglée qui ne manque pas de susciter le regret du passé.

3. La nostalgie

Les formes du regret. Le participe "regrettant" au vers 12 a un double sens : Il signifie à la fois éprouvant de la nostalgie à l'égard de mon amour pour vous et regrettant de ne pas y avoir répondu. Ce regret, Ronsard se plait à le faire durer en employant les participes présents chantant et vous émerveillant. Transférés à la servante, les participes présents du second quatrain jouent le même rôle nostalgique : « Qui au bruit de mon nom ne s'aille réveillant »
La projection dans le futur aux vers 13 et 14. Le poète lance à Hélène son appel : « Vivez si m'en croyez. » (v.13-14). Dans ces deux vers, il ne cherche pas à montrer que la beauté actuelle d'Hélène contredit à l'annonce de sa décrépitude : omettant de lui redire qu'elle est belle (adj. belle au passé) comme s'il voulait par là qu'Hélène prenne bien conscience du caractère fugitif de sa beauté. C'est parce que cette beauté est éphémère qu'elle a besoin de la poésie de Ronsard.


II. LA CÉLÉBRATION DE LA POÉSIE

1. La présence du poète

D'une part, Ronsard se consacre à peu près autant de vers qu'à Hélène.
D'autre part, il a soin de ne pas se mettre en scène au moment crucial de sa vieillesse.
De plus, alors qu'Hélène n'a pas droit à être nommé dans ce poème (elle n'acquerra ce droit que si elle cède à l'amour de Ronsard), le poète se cite deux fois.

2. Une mort très douce

Plus que sa vieillesse, c'est son fantôme qu'il met en scène et sa mort même semble légère. Là où Hélène était accroupie, Ronsard se repose parmi des arbres consacrés à Vénus. Certes le poète meurt, mais il continue à vivre dans les mémoires.
Chacun sur terre se souvient de lui, Hélène bien sûr : « Direz chantant mes vers » (v.3) mais encore l'ensemble de ses servantes se souviennent de Ronsard. L'expression « lors vous n'aurez servante » (v.5) a un caractère absolu. Elle signifie toutes les servantes. Ronsard est au cour du dialogue qu'il imagine entre Hélène et ses servantes, et c'est la force de son seul nom qui les tire de leur somnolence.

3. Le nom de la gloire

L'orgueil du poète ici ne manque pas de finesse puisqu'il envisage sa gloire pour la faire rejaillir sur Hélène : « bénissant votre nom de louange immortelle » (v.8). Ne pouvant plus célébrer Ronsard mort, la servante transfert son admiration à celle qui lui a inspiré des poèmes, ce qui permet à Ronsard, écrivain de ce texte, de célébrer Hélène.
Ainsi Ronsard a vaincu la mort. Au nom de la poésie Hélène devrait donc répondre de son amour : « Vivez si m'en croyez, n'attendez à demain ».

CONCLUSION

De façon inattendue, Ronsard mêle deux thèmes communs : d'une part l'épicurisme et la poursuite du bonheur, d'autre part l'immortalité que prodigue la poésie. Ce poème est une forme de provocation puisque Ronsard projette par Hélène une vision réaliste de son avenir mais il est aussi un appel à vivre le présent pour vaincre la mort (Carpe diem).

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