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Voltaire - Prière à Dieu


1 Voltaire était anticlérical mais il n'était pas athée. Toute sa vie, il fut déiste, croyant en Dieu, être suprême, mais refusant les dogmes et les rites qui, pensait-il, divisent les hommes et favorisent le fanatisme. Une religion débarrassée de ses particularités et répondant à la raison universelle serait le remède à l'intolérance : « Moins de dogmes, moins de disputes ; et moins de disputes, moins de malheurs : si cela n'est pas vrai, j'ai tort. »

Ce n'est donc plus aux hommes que je m'adresse ; c'est à toi, Dieu de tous les êtres, de tous les mondes et de tous les temps : s'il est permis à de faibles créatures perdues dans l'immensité, et imperceptibles au reste de l'univers, d'oser te demander quelque chose, à toi qui a tout donné, à toi dont les décrets sont immuables comme éternels, daigne regarder en pitié les erreurs attachées à notre nature ; que ces erreurs ne fassent point nos calamités. Tu ne nous as point donné un cour pour nous haïr, et des mains pour nous égorger ; fais que nous nous aidions mutuellement à supporter le fardeau d'une vie pénible et passagère ; que les petites différences entre les vêtements qui couvrent nos débiles corps, entre tous nos langages insuffisants, entre tous nos usages ridicules, entre toutes nos lois imparfaites, entre toutes nos opinions insensées, entre toutes nos conditions si disproportionnées à tes yeux, et si égales devant toi ; que toutes ces petites nuances qui distinguent les atomes appelés hommes ne soient pas des signaux de haine et de persécution ; que ceux qui allument des cierges en plein midi pour te célébrer supporte ceux qui se contentent de la lumière de ton soleil ; que ceux qui couvrent leur robe d'une toile blanche pour dire qu'il faut t'aimer ne détestent pas ceux qui disent la même chose sous un manteau de laine noire ; qu'il soit égal de t'adorer dans un jargon formé d'une ancienne langue, ou dans un jargon plus nouveau ; que ceux dont l'habit est teint en rouge ou en violet , qui dominent sur une petite parcelle d'un petit tas de boue de ce monde, et qui possèdent quelques fragments arrondis d'un certain métal, jouissent sans orgueil de ce qu'ils appellent grandeur et richesse, et que les autres les voient sans envie : car tu sais qu'il n'y a dans ces vanités ni envier, ni de quoi s'enorgueillir.
Puissent tous les hommes se souvenir qu'ils sont frères ! Qu'ils aient en horreur la tyrannie exercée sur les âmes, comme ils ont en exécration le brigandage qui ravit par la force le fruit du travail et de l'industrie paisible ! Si les fléaux de la guerre sont inévitables, ne nous haïssons pas, ne nous déchirons pas les uns les autres dans le sein de la paix, et employons l'instant de notre existence à bénir également en mille langages divers, depuis Siam jusqu'à la Californie, ta bonté qui nous a donné cet instant.
INTRODUCTION

On peut être surpris de la part de Voltaire de trouver un texte qui prend le titre d'une véritable prière. Il est en effet étonnant que le philosophe qui a toujours affirmé son horreur des rites et des manifestations extérieures de piété utilise un mode d'expression qu'il réprouve. Mais la lecture de cette prière montre qu'en réalité, c'est aux hommes que s'adresse Voltaire. Une étude sous forme d'un commentaire composé nous permettra de le démontrer.

On pourra analyser successivement :
I. Une prière à Dieu
II. Une prière en réalité adressée aux hommes
III. Un manifeste déiste


I. UNE PRIERE A DIEU

Le titre d'abord, puis la forme adoptée font que le texte se présente comme une invocation suppliante adressée à Dieu :
L'interpellation à la deuxième personne « c'est à toi »,
L'utilisation de l'impératif et de formules soulignant la soumission, la supplication « s'il est permis » ; « daigne »
L'insistance sur les attributs et les qualités de Dieu « Dieu de tous les êtres, de tous les temps », la puissance, l'éternité, la connaissance totale. La puissance divine est mise en relief par l'insistance sur la faiblesse humaine : champs lexical de la fragilité et du néant humain « faibles créatures », « débiles corps », « langage insuffisant », « usages ridicules ».
Une constante demande d'aide « oser te demander » ce qui est demandé est présenté comme bénéfique à l'humanité entière (compréhension, fraternité)
Un ton solennel, la prière est conduite selon les règles de l'éloquence oratoire. On peut noter l'amplitude du rythme à trois temps (groupe ternaire).

La prière est nettement caractérisée : on y retrouve tout ce qui fait la spécificité d'un texte oratoire dans lequel un croyant s'adresse à Dieu.

Pourtant, on peut remarquer que peu à peu, Voltaire semble surtout s'adresser aux hommes pour faire appel à leur sens de la fraternité et à leur capacité propre.

II. UNE PRIERE EN REALITE ADRESSEE AUX HOMMES

C'est la responsabilité des hommes qui se trouve peu à peu mise en cause et tout se passe comme si Voltaire s'adressait en réalité à eux et à leurs sens de la responsabilité et de la fraternité :
On note des formulations ambiguës : à partir d'un verbe à l'impératif « fais », la succession de demandes énoncées et leur caractère répétitif font progressivement oublier le verbe qui sert de point de départ. De cette façon, des expressions comme « que les petites différences ; que toutes les petites nuances ; que ceux qui [...] ; que ceux dont [...] » peuvent être perçues comme s'adressant directement aux hommes.
L'insistance sur des comportements inacceptables, criminels, et destructeurs appartenant spécifiquement aux hommes. On observe tout un champs lexical du fanatisme et de la violence : « erreur », « calamité », « haïr », « égorger », « haine et persécution », « déteste », « tyrannie », « brigandage ».
La prière évolue progressivement vers une interpellation adressée aux hommes par étapes. Ainsi le dernier paragraphe commence par un souhait qui les met en cause directement (utilisation de la troisième personne du pluriel). « Puissent tous les hommes se souvenir », « qu'ils aient en horreur ».
Enfin, l'utilisation de la première personne du pluriel « ne nous haïssons pas, employons » constitue la dernière exhortation qui s'adresse aux hommes et englobe en même temps Voltaire lui-même.

La demande d'aide adressée initialement à Dieu s'est peu à peu transformée en exhortation adressée aux hommes : Voltaire les supplie de dépasser dissensions et leurs conflits tous nés de la religion. Cette "mise à l'écart" de Dieu, pourtant omniprésent dans le texte, est restée tout à fait significative.

Dépassant les clivages religieux, Voltaire ne s'adresse pas spécifiquement au Dieu des Chrétiens mais à une divinité qui illustre la forme de déisme à laquelle il croit.


III. UN MANIFESTE DEISTE

Dans le chapitre XVIII de Candide par la voix d'un sage vieillard (celui de l'Eldorado), Voltaire énonçait déjà ce qui lui paraissait essentiel sur le plan religieux. On retrouve ces mêmes idées dans La Prière à Dieu : une divinité indéterminée, le refus de la multiplicité des rites, une correspondance établie entre le sentiment religieux, la morale, et le comportement social.
Une divinité indéterminée, insistance sur certaines caractéristiques qui ne font pas de ce Dieu celui d'une religion particulière « de tous les êtres, de tous les temps ». Cette indétermination se révèle aussi dans les attributs accordés à Dieu : Ce sont ceux de toute religion (grandeur, majesté, éternité, puissance, connaissance, compréhension) et dans l'insistance sur la faiblesse humaine qui s'inscrit dans toutes les croyances.
Une prière qui souligne les limites même de la prière : de façon un peu paradoxale en utilisant la forme de la prière, Voltaire souligne qu'elle ne peut guère être efficace sur le plan religieux puisqu'il présente les décrets de Dieu comme « immuables ».
La condamnation de la multiplicité des rites : de la même façon que la prière est présentée comme un mode peu efficace, les différents rituels dans leur diversité sont cités comme des sources d'incompréhension et de haine. Le terme « différences » est développé par une énumération (« vêtements », « langage », « usage », « lois », « opinions »). Les différentes pratiques sont aussi évoquées (culte célébré à l'intérieur ou à l'extérieur, variété des vêtements sacerdotaux, utilisation du latin ou de le langue du pays) ainsi que l'existence de l'assemblée ecclésiastique (ceux qui s'habillent en rouge et les autres). Voltaire passe ainsi en revue toutes les diversités qui sont susceptibles d'engager la haine. Toutes ces pratiques sont associés à la division et à l'intolérance.
L'exigence de la compréhension : il est nettement mis en évidence que la compréhension et la fraternité ne se situent pas sur un plan strictement religieux mais sur un plan social. La fin du texte établit un parallèle significatif entre le rejet de l'intolérance religieuse et le refus du brigandage. Le rapprochement entre les deux met en lumière la nécessité d'une fraternité et d'une tolérance sur tous les plans.


CONCLUSION

Il est en effet étonnant que le philosophe qui a toujours affirmé son horreur des rites et des manifestations extérieures de piété utilise un mode d'expression qu'il réprouve. Mais la lecture de cette prière montre qu'en réalité, c'est aux hommes que s'adresse Voltaire.

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