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Paul Verlaine - En prison


1 Ce poème figurait d'abord dans le recueil Cellulairement qui rassemble des poèmes écrit en prison. Le titre initial était: «Promenade au préau.Prévenus»

La cour se fleurit de souci
Comme le front
5 De tous ceux-ci
Qui vont en rond
En flageolant sur leur fémur
Débilité
Le long du mur
10 Fou de clarté
Tournez, Samsons sans Dalila,
Sans Philistin,
Tournez bien la
Meule du destin.
15 Vaincu risible de la loi,
Mouds tour à tour
Ton coeur, ta foi
Et ton amour!
Ils vont! et leurs pauvres souliers
20 Font un bruit sec,
Humiliés,
La pipe au bec.
Pas un mot ou bien le cachot,
Pas de soupir.
25 Il fait si chaud
Qu'on croit mourir.
J'en suis de ce cirque effaré,
Soumis d'ailleurs
Et préparé
30 A tous les malheurs.
Et pourquoi si j'ai contristé
Ton voeu têtu,
Société,
Me choierais-tu?
35 Allons, frères, bons vieux voleurs,
Doux vagabonds,
Filous en fleurs,
Mes chers, mes bons,
Fumons philosophiquement,
40 Promenons-nous
Paisiblement:
Rien faire est doux.
Problématique

A première vue ce poème relate une scène de prison (la promenade) mais, c'est aussi une ronde qui se reproduit de strophe en strophe, et c'est enfin une complainte mêlée d'humour et de résignation.



· Le cadre humain et visuel du poème

détails de la situation carcérale éléments dénotatifs: une cour, la promenade, des hommes affaiblis aux souliers usés, la pipe au bec, la règle du silence (ou le "cachot), la chaleur, la société qui réprime, les voleurs vagabonds et filous.

Strate triviale et concrète, immédiatement transformée par le poète (métaphore vers 1, polysémie de "souci", personnification extatique du "mur/fou de clarté" (l.7-8) - alors que c’est plutôt le poète qui l'est - retour de l'image 'en fleurs' l.35 ). + noter la composition alternative des strophes: 1, 3, 5 = scène réelle, observée; 2, 4: scène figurée ou intérieure et mentale.

Rapports du poète avec son entourage humain: d'abord observateur extérieur, il s'identifie peu à peu à ses compagnons (pronoms "vous", "tu" puis "je" et "nous") jusqu"à communier avec eux tout en chantant les louanges des "filous" - "frères", "bons vieux voleurs, /doux vagabonds, /filous en fleurs, /mes chers, mes bons" (l.33-35)

Verlaine a lui-même mené une vie de bohème et de vagabond marquée par l'alcoolisme, la liaison avec Rimbaud, des accès de violence répétés contre sa mère, puis une dispute orageuse avec Rimbaud où celui-ci avait été blessé à la main par une balle tirée par Verlaine emprisonnement.



· Une ronde interminable

L'image surgit dès la l.4 structure strophique et effets de retour régulier (octosyllabe), l'image circulaire des fleurs dans la 1 ère et ladernière strophe, ou de la pipe (2 puis 37): la captivité est en effet un monde fermé, circulaire et répétitif.

La ronde est menée par des retours de sonorités: rime de "frONt" reprise à l'intérieur du vers 4 par "Qui vONt en rONd". L'image est reprise et développée à la strophe 2 par la référence biblique à la meule de Samson, et, c'est le poète lui-même qui lance le mouvement "Tournez" (répété 2 fois) répercuté par la reprise de "sans". Cette référence évoque les supplices de l'enfer antique, la roue instrument de torture mais aussi la roue du "destin" (12) qui ne sert ici qu'à broyer les vies, les "coeurs, leur "foi" et leur "amour" (14-16) (peut-être pour Rimbaud). L'image est donc reprise à son compte par le poète dans la

2ème partie du huitain.: parallélisme entre "Tournez Samsons" et "vaincu risible de la loi / Mouds tour à tour") (9-19, 13-14). Elle développe ici, par une métaphore filée, le thème du tournement intérieur, de la rumination du prisonnier qui broie heure après heure sa propre personnalité, accompagné par les assonances en "ou ("TOUrnez, mOUds, tOUr à tOur") et les allitérations en "r" ("touR à touR, ton coeur,") qui semblent mimer le mouvement et son bruit de meule.

La ronde captive est devenue tourment, le mot "cirque" le rappellera (25) + un cirque est circulaire et on y tourne, et pourtant elle devient plus sereinement (38-39) une promenade paisible, l'enfermement ayant été dépassé, voire surmonté.



· De la complainte à la résignation

Les métamorphoses du ton: Verlaine poète de la demi teinte, tristesse et légèreté, complaintes douces amères = jamais de pur lyrisme le mot "souci" (v.1) qui est à la fois une fleur et un tourment intérieur. Idem pour dans la 1ère strophe (3-7) image de déchéance physique (presque grinçante) aussitôt suivie d'une vision d'éblouissement extatique (la "clarté devient comme un rappel de la liberté). La strophe 2 est extrêmement douloureuse, sans toutefois verser dans l'épanchement lyrique, puisque Verlaine en appelle (ironiquement) à la continuation de ce supplice, dans lequel le lexique sentimental apparaît brièvement (15-16), dans une belle clôture ternaire. La strophe 3 rompt aussitôt cette tonalité: coupure sèche du "!" à la 2ème syllabe (v.17), rimes dures ("bruit sec "pipe au bec 18-20), ordres et phrases nominales: "Pas un mot ou bien c’est le cachot (21), seule la fin de la strophe s’adoucit. Les vers suivants deviennent plus clairement ironiques et/ou polémiques: "ce cirque (25), "si j'ai contristé / ton voeu têtu, / Société" (29-31). l'emploi de contrister (lyrique et soutenu) paraît légèrement déplacé et donc ironique ici; "ton voeu têtu" ironise sur les valeurs bourgeoises et leur stabilité rebelle à tout changement. Le poète accepte son propre rejet avec une résignation ironique, qui devient presque jubilatoire dans la dernière strophe :

le vers s’anime (rythme plus coupé et plus enlevé), la ronde devient presque danse ou chanson, les notations affectueuses s’accumulent, les sonorités s’adoucissent "doux repris par "filous 34-35, "Filous par "fleur, les sonorités en "ou reviennent à la rime et un second "doux conclut le poème (40), après la double scansion de "philosophiquement (37) et "paisiblement (39) qui revendiquent insolemment la sagesse de l'oisiveté. Ultime provocation : "Rien faire est doux" (40). Verlaine finit par louer son propre enfermement.



- Conclusion

sens musical et rythmique de Verlaine, dépouillement de sa poésie (tantôt triviale, tantôt chantante, jamais emphatique).

singularité du ton, parfois ironique et jubilatoire, alors qu’il s’agit d'un épisode pénible de la vie du poète, dont la douleur point par éclats.

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