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Les Confessions
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Jean-Jacques Rousseau - Les Confessions - Rousseau peint par lui-même


Les Confessions
1 Deux choses presque inalliables s'unissent en moi sans que j'en puisse concevoir la manière : un tempérament très ardent, des passions vives, impétueuses, et des idées lentes à naître, embarrassées, et qui ne se présentent jamais qu'après coup. On dirait que mon cour et mon esprit n'appartiennent pas au même individu. Le sentiment plus prompt que l'éclair vient remplir mon âme, mais au lieu de m'éclairer il me brûle et m'éblouit. Je sens tout et je ne vois rien. Je suis emporté mais stupide ; il faut que je sois de sang-froid pour penser. Ce qu'il y a d'étonnant est que j'ai cependant le tact assez sûr, de la pénétration, de la finesse même pourvu qu'on m'attende : Je fais d'excellents impromptus à loisir ; mais sur le temps je n'ai jamais rien fait ni dit qui vaille. je ferais une fort jolie conversation par la poste, comme on dit que les Espagnols jouent aux échecs. Quand je lus le trait d'un duc de Savoie qui se retourna faisant route pour crier : à votre gorge, marchand de Paris, je dis : "me voilà."
Cette lenteur de penser, jointe à cette vivacité de sentir, je ne l'ai pas seulement dans la conversation, je l'ai même seul et quand je travaille. Mes idées s'arrangent dans ma tête avec la plus incroyable difficulté. Elles y circulent sourdement; elles y fermentent jusqu'à m'émouvoir, m'échauffer, me donner des palpitations, et au milieu de toute cette émotion je ne vois rien nettement ; je ne saurais écrire un seul mot, il faut que j'attende. Insensiblement ce grand mouvement s'apaise, ce chaos se débrouille ; chaque chose vient se mettre à sa place, mais lentement et après une longue et confuse agitation. [.]
De là vient l'extrême difficulté que je trouve à écrire. Mes manuscrits raturés, barbouillés, mêlés, indéchiffrables, attestent la peine qu'ils m'ont coûtée. Il n'y en a pas un qu'il ne m'ait fallu transcrire quatre ou cinq fois avant de le donner à la presse. Je n'ai jamais pu rien faire la plume à la main vis-à-vis d'une table et de mon papier. C'est à la promenade au milieu des rochers et des bois, c'est la nuit dans mon lit et durant mes insomnies que j'écris dans mon cerveau, l'on peut juger avec quelle lenteur, surtout pour un homme absolument dépourvu de mémoire verbale, et qui de la vie n'a pu retenir six vers par cour. Il y a telle de mes périodes que j'ai tournée et retournée cinq ou six nuits dans ma tête avant qu'elle fût en état d'être mise sur le papier. De là vient encore que je réussis mieux aux ouvrages qui demandent du travail, qu'à ceux qui veulent être faits avec une certaine légèreté, comme les lettres : genre dont je n'ai jamais pu prendre le ton, et dont l'occupation me met au supplice. Je n'écris point de lettres sur les moindres sujets qui ne me coûtent des heures de fatigue, ou, si je veux écrire de suite ce qui me vient, je ne sais ni commencer ni finir, ma lettre est un long et confus verbiage ; à peine m'entend-on quand on la lit.
Non seulement les idées me coûtent à rendre, elles me coûtent même à recevoir. J'ai étudié les hommes et je me crois assez bon observateur. Cependant je ne sais rien voir de ce que je vois ; je ne vois bien que ce que je me rappelle, et je n'ai de l'esprit que dans mes souvenirs. De tout ce qu'on dit, de tout ce qu'on fait, de tout ce qui se passe en ma présence, je ne sens rien, je ne pénètre rien. Le signe extérieur est tout ce qui me frappe. Mais ensuite tout cela me revient : je me rappelle le lieu, le temps, le ton, le regard, le geste, la circonstance, rien ne m'échappe. Alors, sur ce qu'on a fait ou dit, je trouve ce qu'on a pensé, et il est rare que je me trompe.
5 Si peu maître de mon esprit, seul avec moi-même, qu'on juge de ce que je doit être dans la conversation, où, pour parler à propos, il faut penser à la fois et sur-le-champ à mille choses. La seule idée de tant de convenances, dont je suis sûr d'oublier au moins quelqu'une, suffit pour m'intimider. Je ne comprends pas même comment on ose parler dans un cercle : car à chaque mot il faudrait passer en revue tous les gens qui sont là ; il faudrait connaître tous leurs caractères, savoir leurs histoires, pour être sûr de ne rien dire qui puisse offenser quelqu'un. Là-dessus, ceux qui vivent dans le monde ont un grand avantage : sachant mieux ce qu'il faut taire, ils sont plus sûrs de ce qu'ils disent ; encore leur échappe-t-il souvent des balourdises. Qu'on juge de celui qui tombe là des nues : il lui est presque impossible de parler une minute impunément. Dans le tête-à-tête, il y a un autre inconvénient que je trouve encore pire, la nécessité de parler toujours : quand on vous parle il faut répondre, et si l'on ne dit mot il faut relever la conversation. Cette insupportable contrainte m'eût seule dégoûte de la société. Je ne trouve point de gêne plus terrible que l'obligation de parler sur-le-champ et toujours. Je ne sais si ceci tient à ma mortelle aversion pour tout assujettissement ; mais c'est assez qu'il faille absolument sue je parle pour que je dise une sottise infailliblement.
Ce qu'il y a de plus fatal est qu'au lieu de savoir me taire quand je n'ai rien à dire, c'est alors que pour payer plus tôt ma dette, j'ai la fureur de vouloir parler. Je me hâte de balbutier promptement des paroles sans idées, trop heureux quand elles ne signifiaient rien du tout. En voulant vaincre ou cacher mon ineptie, je manque rarement de la montrer. Entre mille exemples que j'en pourrais citer, j'en prends un qui n'est pas de ma jeunesse, mais d'un temps où, ayant vécu plusieurs années dans le monde, j'en aurais pris l'aisance et le ton, si la chose eût été possible. J'étais un soir avec deux grandes dames et un homme qu'on peut nommer ; c'était M. le duc de Gontaut. Il n'y avait personne autre dans la chambre, et je m'efforçais de fournir quelques mots, Dieu sait quels ! à une conversation entre quatre personnes, dont trois n'avaient pas assurément pas besoin de mon supplément. La maîtresse de la maison se fit apporter un opiat dont elle prenais tous les jours deux fois pour son estomac. L'autre dame, lui voyant faire la grimace, dit en riant : "Est-ce de l'opiate de M. Tronchin ? - Je ne crois pas, répondit sur le même ton la première. - Je crois qu'elle ne vaut guère mieux" , ajouta galamment le spirituel Rousseau. Tout le monde resta interdit ; il n'échappa ni le moindre mot ni le moindre sourire, et, l'instant d'après, la conversation pris un autre tour. Vis-à-vis d'une autre, la balourdise eût pu n'être que plaisante ; mais adressée à une femme trop aimable pour n'avoir pas un peu fait parler d'elle, et qu'assurément, je n'avais pas dessein d'offenser, elle était terrible ; et je crois que les deux témoins, homme et femme, eurent bien de la peine à s'abstenir d'éclater. Voilà de ces traits d'esprit qui m'échappent pour vouloir parler sans avoir rien à dire. J'oublierai difficilement celui-là ; car, outre qu'il est par lui-même très mémorable, j'ai dans la tête qu'il a eu des suites qui ne me le rappellent que trop souvent.
Je crois que voilà de quoi faire assez comprendre comment, n'étant pas un sot, j'ai cependant souvent passé pour l'être, même chez les gens en état de bien juger : d'autant plus malheureux que ma physionomie et mes yeux promettent d'avantage, et que cette attente frustrée rend plus choquante aux autres ma stupidité. Ce détail, qu'une occasion particulière a fait naître, n'est pas inutile à ce qui doit suivre. Il contient la clef de bien des choses extraordinaires qu'on m'a vu faire et qu'on attribue à une humeur sauvage que je n'ai point. J'aimerais la société comme un autre, si je n'étais sûr de m'y montrer non seulement à mon désavantage, mais tout autre que je ne suis. Le parti que j'ai pris d'écrire et de me cacher est précisément celui qui me convenait.
INTRODUCTION

En 1729, Rousseau revient à Annecy, chez Mme de Warens. Celle-ci le recommande à un de ses parents, Mr d'Aubonne, qui juge Jean-Jacques "si non tout à fait inepte, au moins un garçon de peu d'esprit sans idée, presque sans acquis, très borné en un mot à tous égards". Rédigeant, 36 ans plus tard ses Confessions, Rousseau rappelle ce jugement et en profite pour tracer de lui-même un portrait qui lui permet de se justifier une nouvelle fois contre les griefs de misanthropie et d'instabilité. Il va nous montrer que sa nature repose sur la contradiction entre l'intelligence et la sensibilité mais aussi sur les mécanismes de la création littéraire.


On pourra analyser successivement :
I. L'auto-analyse "Deux choses . confuse d'agitation"
II. La réflexion sur l'écriture "De là vient . rare si je me trompe"
III. L'explication et la justification du comportement social "Si peu maître . qui me convenait"


I. L'AUTO-ANALYSE
D'emblée, Rousseau reconnaît sa singularité, qu'il assume avec orgueil et complaisance. Il jette une lumière crue sur ses défauts ("je suis emporté mais stupide ("rite paralysé par l'émotion".)), dans un soucis de vérité lié à la volonté de se justifier et non sans un certain humour.
Il décèle en lui une contradiction fondamentale, soulignée par toute une série d'antithèse entre le domaine de la pensée et le domaine du sentiment. Autant celui du sentiment est marqué par la lumière, la chaleur et la vie ("très ardent, vive, impétueuse, brûle, éblouie"), autant celui de la pensée semble figée ("lente, embarrassée, après coup"). La formule : "je sens tout et je ne vois rien ([l.1206-1207]", affirme cette primauté des sens pour expliquer la difficulté du comportement social. Rousseau insiste cependant sur de réelles qualités intellectuelles, afin d'atténuer l'impression que l'on pourrait tirer de sa lourdeur d'esprit.

II. LA REFLEXION SUR L'ECRITURE
Cette sensibilité étonnante, mise en relief dans le 1er paragraphe, constitue un handicape majeur pour le développement de l'activité intellectuelle. On sait que Rousseau éprouvait une certaine difficulté à écrire, mais ce qui est surtout en cause ici, c'est le passage douloureux de l'inspiration à la mise au net rédigée. Le résultat de tout ceci est que l'écriture est un dur labeur. On connaît pour la nouvelle Héloïse, 2 brouillons et plusieurs copies successives. Non seulement, Rousseau ne pratique pas l'écriture spontanée, mais il se contraint à un travail considérable du style.
Les coordonnées propices à l'inspiration ([l.1250 - 1254]) ne sont pas particulièrement originales. On remarquera surtout la justification de la solitude, indispensable à la création littéraire, et la belle formule : "j'écris dans mon cerveau" ([l.1254]). Si Rousseau n'a pas la facilité épistolaire de Voltaire, il a laissé d'agréables lettres. Coquetterie de l'auteur qui vient se présenter comme un tâcheron de la littérature.
Concernant la mémoire, apparaissent des ambiguïtés, d'autant que Rousseau met l'accent sur le rôle majeur des souvenirs de la création. C'est pourquoi Rousseau insiste tant sur l'importance capitale du souvenir dans l'élaboration de ouvre. Ainsi, naît une autre vérité : la vérité artistique chargée de plus de poids que la vérité du réel : "je ne vois bien que ce que je me rappelle et je n'ai de l'esprit que dans mes souvenirs" ([l.1275 - 1276]).

III. L'EXPLICATION
Les observations de Rousseau portent sur la volonté de présenter ce qu'il juge son être profond derrière l'image faussée que l'on a pu donner de lui d'où son attaque en règle contre les exigences de la vie mondaine dont il souligne la facticité. C'est aussi que l'écrivain sait bien qu'il ne sert à rien de parler pour ne rien dire. C'est de façon plus profonde qu'il oppose ici une sorte d'état de nature, celui qui tombe là, des nues à la perversion de la vie sociale. Ainsi, ses défauts même deviennent des qualités.
On peut cependant constater l'insistance avec laquelle Rousseau revient ici, sur les problèmes de communication avec autrui. Il démontre lumineusement le mécanisme pervers de cette communication : étant naturellement gauche, il craint de le paraître et cette crainte paralysante le rend encore plus gauche. Ce qui confirme ces détracteurs dans l'idée première qu'il se faisait de lui. Cette sincérité, à elle seule, doit faire reprendre conscience à autrui que sa sottise n'est pas réelle, mais surtout que les accusations de misanthropie et d'insociabilité ne reposent sur rien. Quand aux remarques sur l'écriture, elles trouvent leur justification et en cela, le texte est d'une parfaite cohérence interne : "le parti que j'ai pris d'écrire et de me cacher est précisément celui qui me convenait")


CONCLUSION

Nous conservons de ce texte, un curieux mélange d'orgueil étalé et d'humour, la fougue justificative toujours sous-jacente et on pourra conclure qu'on est loin de la bonhomie souriante de Montaigne : Rousseau nous apparaît comme le premier autobiographie et comme le fondateur de la psychologie moderne.

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