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Les Confessions
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Jean-Jacques Rousseau - Les Confessions - Le Ruban vole


Les Confessions
1 Il est bien difficile que la dissolution d'un ménage n'entraîne un peu de confusion dans la maison, et qu'il ne s'égare bien des choses : cependant, telle était la fidélité des domestiques et la vigilance de M. et Mme Lorenzi, que rien ne se trouva de manque sur l'inventaire. La seule Mlle Pontal perdit un petit ruban couleur de rose et argent, déjà vieux. Beaucoup d'autres meilleurs choses étaient à ma portée ; ce ruban seul me tenta, je le volai, et comme je ne le cachais guère, on me le trouva bientôt. On voulu savoir où je l'avais pris. Je me trouble, je balbutie, et enfin je dis, en rougissant, que c'est Marion qui me l'a donné. Marion était une jeune Mauriennoise dont Mme de Vercellis avait fait sa cuisinière, quand, cessant de donner à manger, elle avait renvoyé la sienne, ayant plus besoin de bons bouillons que de ragoûts fins. Non seulement Marion était jolie, mais elle avait une fraîcheur de coloris qu'on ne trouve que dans les montagnes, et surtout un air de modestie et de douceur qui faisait qu'on ne pouvait la voir sans l'aimer ; d'ailleurs bonne fille, sage et d'une fidélité à toute épreuve. C'est ce qui surpris quand je la nommai. L'on n'avait guère moins de confiance en moi qu'en elle, et l'on jugea qu'il importait de vérifier lequel était le fripon des deux. On la fit venir ; l'assemblée était nombreuse, le comte de la Roque y était. Elle arrive, on lui montre le ruban, je la charge effrontément ; elle reste interdite, de tait, me jette un regard qui aurait désarmé les démons, et auquel mon barbare cour résiste. Elle nie enfin avec assurance, mais sans emportement, m'apostrophe, m'exhorte à rentrer en moi-même, à ne pas déshonorer une fille innocente qui ne m'a jamais fait de mal ; et moi, avec une impudence infernale, je confirme ma déclaration, et lui soutient en face qu'elle m'a donné le ruban. La pauvre fille se mit à pleurer, et ne me dit que ces mots : "Ah ! Rousseau, je vous croyais un bon caractère. Vous me rendez bien malheureuse ; mais je ne voudrais pas être à votre place." Voilà tout. Elle continua de se défendre avec autant de simplicité que de fermeté, mais sans se permettre jamais contre moi la moindre invective. Cette modération, comparée à mon ton décidé, lui fit tort. Il ne me semblait pas naturel de poser d'un côté une audace aussi diabolique, et de l'autre une aussi angélique douceur. On ne parut pas se décider absolument, mais les préjugés étaient pour moi. Dans le tracas où l'on était, on ne se donna pas le temps d'approfondir la chose ; et le comte de la Roque, en nous renvoyant tous deux, se contenta de dire que la conscience du coupable vengerait assez l'innocent. Sa prédiction n'a pas été vaine ; elle ne cesse pas un seul jour de s'accomplir.
J'ignore ce que devint cette victime de ma calomnie mais il n'y a pas d'apparence qu'elle ait après cela trouvé facilement à se bien placer. Elle emportait une imputation cruelle à son honneur de toutes manières. Le vol n'était qu'une bagatelle, mais enfin c'était un vol, et qui pis est, employé à séduire un jeune garçon : enfin le mensonge et l'obstination ne laissaient rien à espérer de celle en qui tant de vices étaient réunis. Je ne regarde pas même la misère et l'abandon comme le plus grand danger auquel je l'ai exposée. Qui sait, à son âge, où le découragement de l'innocence avilie a pu la porter ? Eh ! si le remords d'avoir pu la rendre malheureuse est insupportable, qu'on juge de celui d'avoir pu la rendre pire que moi !
Ce souvenir cruel me trouble quelquefois, et me bouleverse au point de voir dans mes insomnies cette pauvre fille venir me reprocher mon crime, comme s'il n'était commis que d'hier. Tant que j'ai vécu tranquille, il m'a moins tourmenté ; mais au milieu d'une vie orageuse il m'ôte la plus douce consolation des innocents persécutés : il me fait bien sentir ce que je crois avoir dit dans quelque ouvrage, que le remords s'endort durant un destin prospère, et s'aigrit dans l'adversité. Cependant, je n'ai jamais pu prendre sur moi de décharger mon cour de cet aveu dans le sein d'un ami. La plus étroite intimité ne me l'a jamais fait faire à personne, pas même à Mme de Warens. Tout ce que j'ai pu faire a été d'avouer que j'avais à me reprocher une action atroce, mais jamais je n'ai dit en quoi elle consistait. Ce poids est donc resté jusqu'à ce jour sans allégement sur ma confiance, et je puis dire que le désir de m'en délivrer en quelque sorte a beaucoup contribué à la résolution que j'ai prise d'écrire mes confessions.
J'ai procédé rondement dans celle que je viens de faire, et l'on ne trouvera sûrement pas que j'aie ici pallié la noirceur de mon forfait. Mais je ne remplirais pas le but de ce livre, si je n'exposais en même temps mes dispositions intérieures, et que je craignisse de m'excuser en ce qui est conforme à la vérité. Jamais la méchanceté ne fut plus loin de moi que dans ce cruel moment, et que lorsque je chargeai cette malheureuse fille, il est bizarre, mais il est vrai que mon amitié pour elle en fut la cause. Elle était présente à ma pensée, je m'excusai sur le premier objet qui s'offrit. Je l'accusai d'avoir fait ce que je voulais faire, et de m'avoir donné le ruban, parce que mon intention était de le lui donner. Quand je la vis paraître ensuite, mon coeur fut déchiré, mais la présence de tant de monde fut plus forte que mon repentir. Je craignais peu la punition, je ne craignais que la honte ; mais je la craignais encore plus que la mort, plus que le crime, plus que tout au monde. J'aurais voulu m'enfoncer, m'étouffer dans le centre de la terre ; l'invincible honte l'emporta sur tout, la honte seule fit mon impudence ; et plus je devenais criminel, plus l'effroi d'en convenir me rendait intrépide. Je ne voyais que l'horreur d'être reconnu, déclaré publiquement, moi présent, voleur, menteur, calomniateur. Un trouble universel m'ôtait tout autre sentiment. Si l'on m'eût laisser revenir à moi-même, j'aurais infailliblement tout déclaré. Si M. de la Roque m'eût pris à part, qu'il m'eût dit : "Ne perdez pas cette pauvre fille ; si vous êtes coupable, avouez-le moi ", je me serais jeté à ses pieds dans l'instant, j'en suis parfaitement sûr. Mais on ne fit que m'intimider quand il fallait me donner du courage.
INTRODUCTION

Cette fois, voici une des confessions de Rousseau qui justifie vraiment le titre de l'ouvrage. Il ne se contente pas de nous raconter sa vie : il se confesse, et même, il s'absout (il se "pardonne"), ou du moins, selon le mot d'André Maurois, il "bat sa coulpe" vigoureusement en sachant que le lecteur l'absoudra.


On pourra analyser successivement :
I. Le récit de l'incident "Il est bien difficile . s'accomplir"
II. Le commentaire "J'ignore ce que . mes confessions"
III. Le plaidoyer "J'ai procédé rondement . du courage"

I. LE RECIT
Au moment où se situe cet épisode, en 1728, Rousseau se trouve à Turin, ou l'a envoyé Mme de Warens : convertit de fraîche date, il est plus ou moins livré à lui-même, et bat le pavé de la capitale Piémontaise.
Après le passage sentimentale chez la jolie Mme Basile, il est pour trois mois chez Mme de Vercellis. Mais elle vient de mourir et dans le désordre de la succession, se produit l'incident auquel Jean Jacques, vieilli, consacre toute la fin du livre II des Confessions.
Le récit est naturel, vif. L'ordre suivi est des plus clair : du vol, on passe à l'enquête et à la dénonciation, puis à la confrontation et au débat, avant que ne soit prononcé le verdict qui renvoi les parties dos à dos. Le jeu des temps verbaux est remarquable : il fait succéder au passé simple, le présent, plus direct et plus évocateur, avant de revenir au passé simple. Quelques imparfaits de-ci de-là expriment l'état de l'antériorité. L'emphase (la solennité) des qualificatifs n'est pas moins notable : ils sont tous destinés à noircir et à charger Rousseau (barbare cour [l.1912], infernal, diabolique) : la volonté du coupable ni est pour rien : ce fut ouvre du démon, aux attaques duquel un pauvre innocent n'a pu résister.
Le portrait moral doit rendre la victime intéressante : jeune, jolie, innocente, honnête, saine fille des montagnes ... Chez Marion (déjà pure héroïne de mélodrame), on notera la correspondance entre le physique et le moral. Inversement, tous les détails contribuent à noircir le jeune voleur. Enfin, tout doit minimiser le larcin et le préjudice, le désordre dans lequel est plongé la maisonnée. Quand au ruban, il est petit et vieux.

II. LE COMMENTAIRE
Rousseau examine les conséquences de l'acte de ce vol successivement pour Marion et pour lui ("j'ignore ce que devint ... [l.1937]). Pour Marion, il se trouve à émettre une simple hypothèse mais si l'affaire lui tient tant à cour, pourquoi n'a t il jamais cherché à savoir ce qu'est devenu Marion ? Lorsqu'il parle de lui, il souligne la disproportion entre l'insignifiance du larcin et la gravité de ses incidences.
Rousseau a marqué fortement au cours du récit le contraste entre sa propre obstination et la vertu digne et généreuse de Marion. Elle est parfaite : elle est l'ange assailli par un véritable démon. Mais ce jeu d'hypothèses gratuites et d'antithèses finit par infléchir assez hypocritement la situation réelle : la victime, suppose Rousseau, à sans doute connu bien des déboires en son existence matérielle. Mais Rousseau semble considérer que cela n'est rien au prix des souffrances morales que lui-même a connu dans sa vie. Le coupable se rend intéressant et pitoyable : nuits agitées, visité par la douloureuse image de Marion, une vie orageuse [l.1957], remords [l.1960], sans la confidence d'une amitié consolatrice. Seul une exigence de pénitence l'aurai amené à la confidence de sa faute, donc à la rédaction de ses Confessions.

III. LE PLAIDOYER
Rousseau est fort habile ici : tous les traits par lesquels il s'était chargé sont maintenant repris et se trouvent fournis des justifications de sa conduite et autant de circonstances atténuantes. Paradoxalement, d'accusé, Rousseau passe pour finir au rôle d'accusateur. Il rejette la responsabilité sur autrui, selon un processus qui lui est assez coutumier.
A en croire Rousseau, l'excès d'intérêt qu'il portait à Marion le poussait à la charger du vol lorsqu'elle fut présente à ses yeux. Si vraiment quelques penchants le portait vers elle, Marion dut être le dernier objet sur lequel il dut s'excuser. Quel rapport entre avoir songé donner le ruban à Marion et la laisser accuser du larcin ?
Il n'en demeure pas moins que pour un individu aussi stupide qu'il se prétend et n'ayant que l'esprit de l'escalier, Jean-Jacques manie passablement l'art de décharger sa responsabilité : toute la faute en définitive incombe à ces grandes personnes raisonnables, habiles, cultivées qui n'ont pas su le prendre, le guider et le délivrer de son aveu ("tout était si facile à arranger"). Et tout s'arrange si facilement avec des si .
Pauvre Rousseau, Rousseau l'incompris.


CONCLUSION

Malgré la grâce et la vivacité du récit, une gène subsiste après la lecture de ces pages. On tiendra compte à Rousseau de ses bonnes intentions, de son courage. Son mea-culpa semble sincère et sans doute aussi le remords qu'il affiche, mais cette confession publique fournit des armes contre lui : son insistance à s'appesantir sur un si minime incident devient suspecte. Par un trop habile plaidoyer, il rejette à posteriori toute la responsabilité sur autrui et n'endosse que l'acte matériel. C'est une singulière appréciation morale des délits et des devoirs.

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