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Les Confessions
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Jean-Jacques Rousseau - Les Confessions - Le peigne cassé


Les Confessions
1 J'étudiais un jour seul ma leçon dans la chambre contiguë à la cuisine. La servante avait mis sécher à la plaque les peignes de Mlle Lambercier. Quand elle revint les prendre, il s'en trouva un dont tout un côté de dents était brisé. A qui s'en prendre de ce dégât ? personne autre que moi n'était entré dans la chambre. On m'interroge : je nie d'avoir touché au peigne. M. et Mlle Lambercier se réunissent, m'exhortent, me pressent, me menacent ; je persiste avec opiniâtreté ; mais la conviction était trop forte, elle l'emporta sur toutes mes protestations, quoique ce fût la première fois qu'on m'eût trouvé tant d'audace à mentir. La chose fut prise au sérieux ; elle méritait de l'être. La méchanceté, le mensonge l'obstination parurent également dignes de punition ; mais pour le coup ce ne fut pas par Mlle Lambercier qu'elle me fut infligée. On écrivit à mon oncle Bernard ; il vint. Mon pauvre cousin était chargé d'un autre délit, non moins grave : nous fûmes enveloppés dans la même exécution. Elle fut terrible. Quand, cherchant le remède dans le mal même, on eût voulu pour jamais amortir mes sens dépravés, on n'aurait pu mieux s'y prendre. Ainsi me laissèrent-ils en repos pour longtemps.
On ne put m'arracher l'aveu qu'on exigeait. Repris à plusieurs fois et mis dans l'éclat le plus affreux, je fus inébranlable. J'aurais souffert la mort, et j'y serais résolu. Il fallut que la force même cédât au diabolique entêtement d'un enfant, car on n'appela pas autrement ma constance. Enfin, je sortis de cette cruelle épreuve en pièces, mais triomphant.
Il y a maintenant près de cinquante ans de cette aventure, et je n'ai pas peur d'être aujourd'hui puni derechef pour le même fait ; et bien, je déclare à la face du Ciel que j'en étais innocent, que je n'avais ni cassé, ni touché le peigne, que je n'y avait pas même songé. Qu'on ne me demande pas comment ce dégât se fit : je l'ignore et ne puis le comprendre ; ce que je sais très certainement, c'est que j'en étais innocent.
Qu'on se figure un caractère timide et docile dans la vie ordinaire, mais ardent, fier, indomptable dans les passions, un enfant toujours gouverné par la voix de la raison, toujours traité avec douceur, équité, complaisance, et qui n'avait pas même l'idée de l'injustice, et qui, pour la première fois, en éprouve une si terrible de la part précisément des gens qu'il chérit et qu'il respecte le plus : quel renversement d'idées ! quel désordre de sentiments ! quel bouleversement dans son coeur, dans sa cervelle, dans tout son petit être intelligent et moral ! Je dis qu'on s'imagine tout cela, s'il est possible, car pour moi, je ne me sens pas capable de démêler, de suivre la moindre trace de ce qui se passait alors en moi.
5 Je n'avais pas encore assez de raison pour sentir combien les apparences me condamnaient, et pour me mettre à la place des autres. Je me tenais à la mienne, et tout ce que je sentais, c'était la rigueur d'un châtiment effroyable pour un crime que je n'avais pas commis. La douleur du corps, quoique vive, m'était peu sensible ; je ne sentais que l'indignation, la rage, le désespoir. Mon cousin, dans un cas un cas à peu près semblable, et qu'on avait puni d'une faute involontaire comme d'un acte prémédité, se mettait en fureur à mon exemple et se montait, pour ainsi dire, à mon unisson. Tous deux dans le même lit, nous nous embrassions avec des transports convulsifs, nous étouffions, et quand nos quand nos jeunes cours un peu soulagés pouvaient exhaler leur colère, nous nous levions sur notre séant, et nous nous mettions tous deux à crier cent fois de toute notre force : Carnifex ! carnifex ! carnifex !
Je sens en écrivant ceci que mon pouls s'élève encore ; ces moments me seront toujours présents quand je vivrais cent mille ans. Ce premier sentiment de la violence et de l'injustice est resté si profondément gravé dans mon âme, que toutes les idées qui s'y rapportent me rendent ma première émotion, et ce sentiment relatif à moi dans son origine, a pris une telle consistance en lui-même, et s'est tellement détaché de tout intérêt personnel, que mon cour s'enflamme au spectacle ou au récit de toute action injuste, quel qu'en soit l'objet et en quelque lieu qu'elle se commette, comme si l'effet en retombait sur moi. Quand je lis les cruautés d'un tyran féroce, les subtils noirceurs d'un fourbe de prêtre, je partirais volontiers pour aller poignarder ces misérables, dussé-je cent fois y périr. Je me suis souvent mis en nage à poursuivre à la course ou à coups de pierres un coq, une vache, un chien, un animal que j'en voyais tourmenter un autre, uniquement parce qu'il se sentait le plus fort. Ce mouvement peut m'être naturel, et je crois qu'il l'est ; mais le souvenir profond de la première injustice que j'ai soufferte y fut longtemps et trop fortement lié pour ne l'avoir pas beaucoup renforcé.
Là fut le terme de la sérénité de ma vie enfantine. Dès ce moment je cessai de jouir d'un bonheur pur, et je sens aujourd'hui même que le souvenir des charmes de mon enfance s'arrête là. Nous restâmes encore à Bossey quelques mois. Nous y fûmes comme on nous représente le premier homme encore dans le paradis terrestre, mais ayant cessé d'en jouir : c'était en apparence la même situation, et en effet une toute autre manière d'être. L'attachement, le respect, l'intimité, la confiance, ne liaient plus les élèves à leurs guides ; nous les regardions plus comme des dieux qui lisaient dans nos cours : nous étions moins honteux de mal faire et plus craintifs d'être accusés : nous commencions à nous cacher, à nous mutiner, à mentir. Tous les vices de notre âge corrompaient notre innocence et enlaidissaient nos jeux. La campagne même perdit à nos yeux cet attrait de douceur et de simplicité qui va au cour : elle nous semblait déserte et sombre ; elle s'était comme couverte d'un voile qui nous en cachait les beautés.
INTRODUCTION

Il est en pension à Bossey, en Suisse de 1722 à 1724 chez le pasteur Lambercier. Rousseau vit 2 années d'un bonheur serein. Mais un jour, il a la révélation traumatisante de l'injustice à laquelle le présent et le passé s'interpénètrent. Il attribut une importance décisive sur son affectivité et qui éclaire à la fois sur son ouvrage et sa vie.

On pourra analyser successivement :
I. Le récit de l'incident "J'étudiais un jour ma leçon . mais triomphant"
II. La prise de conscience de l'injustice "Il y a maintenant plus . beaucoup renforcé"
III. Le paradis perdu "Là fut le terme de la sérénité . en cachait les beautés"


I. LE RECIT DE L'INCIDENT
Rousseau met ici en place deux univers radicalement différents qui pour la première fois vont s'opposer : le monde des adultes et celui des enfants. L'affrontement a lieu de façon très brutale. Derrière la dureté et l'injustice du monde des adultes, vis à vis des enfants se profile une autre réalité, autrement plus contraignante : le monde des hommes malhonnêtes et injustes face à la bonté naturelle et à l'innocence de Rousseau. C'est pourquoi le champ lexical sera celui du jugement ; ce jugement que tout au long de son existence, Rousseau va à la fois souhaiter et redouter. L'accusé est ici, soumis à la question et d'une certaine façon, à la torture. Ces indications précieuses, à la fois sur les rapports qu'une société entretient avec la notion de justice et sur la brutalité des comportements adultes à l'égard du monde de l'enfance, permettent de mieux comprendre l'apport de l'Emile avec ses propositions novatrices pour une éducation autre.
Rousseau oppose rigoureusement le comportement des adultes et celui des enfants. S'il y a bien un identique entêtement de part et d'autre, la partie est inégale et l'enfant qui nous est présenté ressemble déjà beaucoup à l'homme qu'il va devenir : seul contre tous ("opiniâtreté, inébranlable") et fier de sa solitude, faisant à chaque confrontation avec le monde extérieur une question de vie ou de mort, tirant de sa défaite, la certitude d'une victoire à terme ("mais triomphant" ([l.628])) qu'il cherchera beaucoup plus tard dans l'appelle à la postérité, constatant que la bonté naturelle de l'homme se heurte aux attaques sournoises de ses semblables. L'ambiguïté de la formulation de Rousseau ("la chose fut prise au sérieux ([l.610]) ... punition" ([l.612])). "La chose" est en effet très sérieuse, mais du point de vue de l'enfant et non de celui des Lambercier, au point qu'elle engage toute sa vie à venir. Ainsi, se trouve développé un autre thème cher à Rousseau, thème de la difficulté de communiquer avec autrui. Les mêmes mots n'ont pas les mêmes sens pour les Lambercier et pour Rousseau, et la conscience de l'enfant est opaque à celle des adultes. Seule demeure la certitude d'avoir raison, c'est-à-dire le risque de se renfermer sur soi-même et la blessure ineffaçable que Rousseau va ensuite analyser.

II. LA PRISE DE CONSCIENCE DE L'INJUSTICE
Rousseau souligne le caractère indélébile des souvenirs d'états ("il y a près de 50 ans de cette aventure"). Les souvenirs d'enfance engagent toute la suite d'une vie, et cela, d'autant plus que ce passé se rapporte à des valeurs morales fondamentales et que les douleurs morales fondamentales sont bien plus fortes que les douleurs physiques. Ces impressions ineffaçables peuvent revenir à l'identique à tout moment. Le passé et le présent s'interpénètrent donc. On peut cependant suggérer que c'est par le biais de l'écriture qu'il peut en être ainsi. Les souvenirs ayant une vérité et une richesse plus grande que la réalité. L'innocence est par deux fois hautement proclamée. A partir de là, commence un long combat, qui est fort souvent un calvaire, visant à l'autojustification permanente face aux complots. La découverte est d'autant plus terrible qu'elle est inattendue ("un enfant toujours gouverné ... des gens qu'il chérit et qu'il respecte le plus"). Ainsi, va naître l'idée "qu'il vaut mieux se créer un monde idéal peuplé d'être selon mon cour". L'être intelligent et moral qui est doté de cour et d'esprit qu'est l'enfant est nécessairement conduit au désordre et aux bouleversements des forces de l'intelligence et de celles de la sensibilité s'il est victime d'injustice. C'est pourquoi, également, l'éducation morale et intellectuelle préconisées dans l'Emile sera si prudente et si résumée : Rousseau veut éviter à son élève la terrible découverte que douceur, équité, complaisance peuvent naître des moines.
Ces vertus d'adultes ne peuvent-être que risques. Rousseau élargit ensuite sa perspective : du traumatisme originel découle l'idée que toute sa vie doit être consacrée à la lettre contre toutes les formes d'injustices.

III. LE PARADIS PERDU (LE TERME DE LA SERENITE)
Cette formule revient souvent dans les "Confessions" sous des formes variées pour souligner chaque fois un éloignement par rapport à un état originel de bonheur et de pureté. Conséquence majeure de l'incident : la fin de l'enfance apparaît comme la destruction de l'Etat Paradisiaque avant la faute. Tous les sentiments y étaient vécus à l'état pur avec une intensité assimilée à un véritable envoûtement que traduit le terme "charme". La notion du jugement n'y existait pas, la relation de disciple à maître était empreinte de la plus grande authenticité dans une parfaite communion avec la nature. De tout cela, Rousseau tire une confirmation, "c'est bien la société qui contraint l'homme au mensonge" car la transparence d'une conscience innocente et pure se heurte obligatoirement à la noirceur du monde.

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