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Pierre de Ronsard - Sonnet à Marie


1 Je vous envoie un bouquet que ma main
Vient de trier de ces fleurs épanies ;
Qui ne les eût à ce vêpre cueillies,
Chutes à terre elles fussent demain.
5
Cela vous soit un exemple certain
Que vos beautés, bien qu'elles soient fleuries,
En peu de temps cherront toutes flétries,
Et, comme fleurs, périront tout soudain.
10
Le temps s'en va, le temps s'en va, ma dame ;
Las ! le temps, non, mais nous nous en allons,
Et tôt serons étendus sous la lame ;

15 Et des amours desquelles nous parlons,
Quand serons morts, n'en sera plus nouvelle.
Pour c'aimez-moi cependant qu'êtes belle.
INTRODUCTION

Marie Dupin, jeune paysanne de Bourgueil. Il lui envoie ici un poème de 14 décasyllabes pour accompagner un bouquet de fleurs. Une nouvelle fois, il associe à la beauté des fleurs l'hommage amoureux, mais aussi la conviction de la brièveté de la vie. Ce poème est constitué de trois phrases, une par quatrain, et une seule pour les deux tercets.

Vers 1 à 4 : Envoi du bouquet et assimilation de la femme aux fleurs.
Vers 5 à 13 : La vision de la mort par anticipation.
Dernier vers : L'invite au Carpe Diem.

On pourra analyser successivement :
I. L'envoi du bouquet et assimilation de la femme aux fleurs
II. La vision de la mort par anticipation
III. L'invite au Carpe Diem



I. ENVOI DU BOUQUET ET ASSIMILATION DE LA ? AUX FLEURS

Vers 1 :
Dès le premier « je vous », le poète et la femme qu'il aime se trouvent en scène.
Le présent du verbe « envoie » actualise le geste.
Le mot « bouquet » est mis en valeur car il est séparé, isolé au centre du vers.
Vers 2 :
Le verbe « trier » suppose un choix, ce qui renforce l'attention déjà présente dans « que ma main ».
« épanies » signifie que les fleurs sont au summum de leur et suggère en même temps la proximité du déclin qui suivra cet épanouissement.
Vers 3 :
« Qui ne les eût à ce vêpre cueillies » veut dire "si on ne les eût cueillies ce soir".
Le thème du déclin envahit à présent le texte, le mot « vêpre » est mis en relief par le rejet du participe passé « cueillies » en fin de vers.

Vers 4 :
Ce dernier vers crée, avec l'assonance en "u" une impression mélancolique. Au début de ce vers 4, le détachement du participe passé « chutes » qui devance l'auxiliaire « fussent » produit un effet d'accélération. Cet ordre particulier des mots met l'accent sur la chute, la mort des fleurs. Notons enfin les sons "ch" et "f" qui font entendre un chuchotement ici.

II. LA VISION DE LA MORT PAR ANTICIPATION

Vers 5 :
Au tableau des fleurs (1er quatrain) succède la leçon. Le subjonctif « vous soit » a à la fois une valeur d'ordre et de souhait et l'adjectif « certain » apparaît menaçant : l'adresse à la femme se fait insistante. Le pronom vous est repris par « vos beautés » au vers 6 comme pour expliciter la comparaison avec les fleurs.
Vers 6 :
Le participe « fleuries » fait écho à « fleurs » et Ronsard renforce encore cet effet en comparant à nouveau avec « comme » les beautés aux fleurs ( « Et, comme fleurs », v.8).
Nous observons également que les deux participes passés « fleuries » et « flétries » (v.6-7) riment ensemble comme pour souligner la proximité qu'il y a de l'épanouissement à la mort.
Vers 7 :
Le verbe « cherront » (v.7) reprend « chute » (v.4) martelant l'idée de la mort.
Vers 8 :
L'adjectif « toutes » et l'adverbe « tout » avant « soudain » (v.8) intensifient l'imminence du déclin.
La virgule marque l'arrêt brutal de cet épanouissement voué à la mort. Le sens symbolique de cet envoi de fleurs se trouve donc expliqué ici.
Ronsard veut rappeler à la femme qu'il aime la fuite du temps, le passage de l'épanouissement à la mort certaine « périront » (v.8).
Vers 9 :
L'expression « le temps s'en va » toute constituée de monosyllabes et répétée dans ce même vers a pour effet d'accélérer le rythme. Le temps du présent fait de ce constat à la fois une réalité vécue et une vérité générale.
Vers 10 :
Ce vers rectifie le premier pour substituer à l'expression banale « le temps s'en va » l'image plus originale de notre passage.
Les liquides « Las », « le », « allons » donnent l'impression d'un écoulement irréversible.
L'utilisation du pronom « nous » réunit les amants mais il étend de plus leur cas particulier à l'humanité en général.
Vers 11 :
L'évocation de la mort est très réaliste. L'adverbe « tôt » fait écho à « tout soudain » et souligne l'urgence de la situation.

Vers 12 :
Cette dernière strophe fait retour au présent ; en même temps, la conjonction de coordination « et » assure la liaison des deux tercets.
De nouveau, Ronsard adopte le ton de la confidence pour évoquer le plaisir de la conversation à deux.
Le mot « amour » prend le genre féminin au pluriel qui a ici une valeur d'amplification.
Vers 13 :
Il pourrait être traduit par : Quand nous serons morts, on n'entendra plus parler de nous.
Ronsard revient avec le futur à l'idée de la mort qui efface tout. L'idée est originale chez Ronsard qui souvent insiste sur la pérennité que sa poésie donne à l'amour.
Soulignons que le mot « mort » a été longuement préparé : « chutes à terre » (v.4), « cherront » (v.7), « périront » (v.8), « sous la lame » (v.11). Le cheminement exprimé dans « nous nous en allons » (v.10) a maintenant trouvé son terme.

III. L'INVITE AU CARPE DIEM

Vers 14 :
C'est l'invite au carpe diem. Ronsard revient à la vie et au présent. Le raisonnement de Ronsard s'achève ainsi dans sa logique ; « pour » signifiant c'est pourquoi.
La demande d'amour se double d'un conseil d'épicurisme lui-même teinté du sentiment de la précarité de l'existence, de la beauté en particulier, ici marquée par « cependant que ».


CONCLUSION

La hantise toute ronsardienne du temps qui passe donne à ce poème dont le thème n'est pas nouveau un caractère authentique de part sa simplicité et son émotion. Ronsard cherche à séduire Marie en lui faisant lucidement partager son angoisse. Le poème prend une profondeur nouvelle quand on songe que Marie mourra jeune.


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