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L'île des Esclaves, Scène 02
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Marivaux - L'île des Esclaves - Scène 02


L'île des Esclaves, Scène 02
1 Trivelin. Ne m'interrompez point, mes enfants. Je pense donc que vous savez qui nous sommes. Quand nos pères, irrités de la cruauté de leurs maîtres, quittèrent la Grèce et vinrent s'établir ici, dans le ressentiment des outrages qu'ils avaient reçus de leurs patrons, la première loi qu'ils y firent fut d'ôter la vie à tous les maîtres que le hasard ou le naufrage conduirait dans leur île, et conséquemment de rendre la liberté à tous les esclaves ; la vengeance avait dicté cette loi ; vingt ans après la raison l'abolit, et en dicta une plus douce. Nous ne nous vengeons plus de vous, nous vous corrigeons ; ce n'est plus votre vie que nous poursuivons, c'est la barbarie de vos coeurs que nous voulons détruire ; nous vous jetons dans l'esclavage pour vous rendre sensibles aux maux qu'on y éprouve ; nous vous humilions afin que, nous trouvant superbes, vous vous reprochiez de l'avoir été. Votre esclavage, ou plutôt votre cours d'humanité, dure trois ans, au bout desquels on vous renvoie si vos maîtres sont contents de vos progrès ; et, si vous ne devenez pas meilleurs, nous vous retenons par charité pour les nouveaux malheureux que vous iriez faire encore ailleurs, et, par bonté pour vous, nous vous marions avec une de nos citoyennes. Ce sont là nos lois à cet égard ; mettez à profit leur rigueur salutaire, remerciez le sort qui vous conduit ici ; il vous remet en nos mains durs, injustes et superbes ; vous voilà en mauvais état, nous entreprenons de vous guérir ; vous êtes moins nos esclaves que nos malades, et nous ne prenons que trois ans pour vous rendre sains, c'est-à-dire humains, raisonnables et généreux pour toute votre vie.
EXPLICATION DU PASSAGE

Introduction
Dès la première scène se dessinait un processus de renversement d'ordre social, entre Iphicrate et Arlequin, avec la désobéissance de plus en plus marquée du valet. Ce renversement est au centre de la seconde scène et se matérialise en particulier grâce au changement d'identité entre les deux personnages, imposé par Trivelin. Ce dernier va très vite devenir, tant aux yeux des autres personnages qu'à ceux du spectateur, la clé de voûte de l'évolution des relations entre les maîtres et les valets, imposant la loi de la cité, exigeant la soumission des naufragés à ses décisions et calmant l'ardeur des anciens valets.

La longue tirade de la scène 2 répond à une double exigence : le personnage va indirectement informer les spectateurs de la trame dramatique de la pièce, en la situant dans un contexte pseudo historique ; il va également se poser d'emblée en détenteur de la loi et en garant de la morale vis-à-vis des autres personnages auprès desquels il va se comporter presque en metteur en scène, au point de devenir une sorte de double de Marivaux lui-même.



I) Un exposé d'ordre informatif à l'usage du spectateur

1. le rappel de l'utopie déjà évoqué par Iphicrate
Rappel spatio-temporel : un lieu d'origine mythique : la Grèce (traditionnellement considérée comme le premier modèle de démocratie en occident) ici symbole de l'oppression des esclaves par les maîtres. Un lieu de refuge traditionnel dans les utopies : une île, protection idéale contre toute intervention du monde extérieur.

2. L'idée d'un progrès au sein même de l'utopie
Introduction de la notion de temps : "vingt ans après". Originalité donc, dans la présentation de l'utopie, qui n'atteint pas la perfection d'emblée : nécessité de corriger la première attitude des fugitifs, dictée par l'esprit de vengeance (compréhensible, mais déraisonnable). On est au XVIIIme siècle (rôle primordial de la raison, valeur essentielle).

3. L'exposé du but de la pièce
Le spectateur comprend, grâce à cette tirade, que la transformation imposée par Trivelin n'est que provisoire. Une période de trois ans est évoquée, mais le spectateur sait qu'au théâtre, le temps ne s'écoule pas comme dans la vie ordinaire (rétrécissement toujours possible). Le but de la pièce est donc clairement énoncé et il est d'ordre moral tout autant que social : la modification de comportement et de pensée des maîtres qui reprendront alors leur véritable identité. Mais le suspense est maintenu : nous ne savons pas quels moyens seront mis en oeuvre pour parvenir à cette modification ; nous ne savons pas non plus ce qu'il adviendra des serviteurs devenus maîtres l'espace de trois ans.


II) Un exposé d'ordre moral à l'usage des autres personnages

1. Le jeu sur les pronoms personnels
Après avoir imposé sa présence de manière physique (en désarmant Iphicrate), Trivelin va s'imposer par le biais du langage. Il montre d'abord son autorité et son rôle par le jeu des pronoms personnels : emploi marginal de "je" : il se retranche bien plus derrière un "nous" qui renvoie à une collectivité à la fois connue et difficile à identifier, ce qui renforce le pouvoir du personnage. Ce "nous" s'identifie d'abord par la référence au passé : "nos pères", ils". Il s'identifie ensuite par opposition au "vous", qualifiant bien sûr Iphicrate et Euphrosine, mais, au-delà-, l'ensemble des maîtres qui échouent sur l'île. Le "nous" est en général sujet dans cette tirade, en particulier lorsqu'il s'agit de verbes d'action : "nous vous corrigeons", "nous vous jetons", "nous prenons", etc. "Vous" reste sujet de verbes d'état : "devenir", "êtes", impliquant la situation actuelle ou future des maîtres. "Vous" est également sujet de verbes à l'impératif : les anciens maîtres reçoivent des ordres !

2. les différents rôles de Trivelin
C'est ainsi qu'on peut noter les différents rôles de Trivelin, rôles qu'il jouera tout au long de la pièce.
- un père : cf. la première apostrophe : "mes enfants". Père des anciens esclaves qui se sont mis sous sa protection.
- un professeur qui dispense des "cours d'humanité", cette fois à l'égard des anciens maîtres, devenus ses élèves. Comme tout bon professeur, il prend note des "progrès" de ses élèves.
- un médecin : toute la philosophie de la pièce se trouve également présente dans ce terme : la mise en esclavage des anciens maîtres ne constitue qu'une étape, une sorte de remède qui leur permettra de guérir de défauts inhérents à leur condition de maîtres.

3. Une mise en scène : de Trivelin à Marivaux.
Un dernier rôle rapproche Trivelin de son auteur et créateur, Marivaux : Trivelin se trouve être le metteur en scène d'une situation qui vise à guérir les anciens maîtres de leurs défauts. On se rapproche ainsi de la conception qu'on se fait du théâtre au XVIIIme siècle (conception héritée d'ailleurs de l'antiquité gréco-latine) : le théâtre vise à rendre meilleur le spectateur, à lui faire prendre conscience de ce qu'il est (on parlait de catharsis à l'époque classique). Le spectateur s'identifie un temps au personnage qui joue devant lui ; la mise en scène voulue par Trivelin rend l'identification encore plus totale, puisque le maître perd totalement sa propre identité pour épouser complètement celle de son serviteur, mais le principe reste le même. Pour Trivelin comme pour Marivaux, le déguisement ne doit durer qu'un temps : l'ensemble de la pièce dure le temps de la représentation ; l'échange des identités entre les personnages ne durera que "trois ans" au maximum.
De plus, cette mise en scène signifie que pour Trivelin comme pour Marivaux, ce n'est pas la personnalité du maître qui le rend violent et injuste, mais seulement sa situation sociale : il suffit qu'il endosse le vêtement du serviteur pour qu'il prenne conscience des malheurs de l'aliénation domestique et des violences qui accompagnent généralement l'exercice du pouvoir. Il ne s'agit pas de s'interroger sur l'opportunité de l'organisation sociale (et de remettre en cause l'exercice de l'autorité des uns sur les autres), mais seulement de parvenir à un usage raisonnable de cette situation.


Conclusion
Une tirade importante dans la mesure où elle précise au spectateur ce qu'il avait entrevu dès la première scène (avec le refus d'obéir grandissant d'Arlequin), et où elle permet de comprendre également les intentions de l'auteur par rapport au déroulement général de la pièce. Une tirade qui laisse également voir quelques idées maîtresses de la philosophie de Marivaux et qui permet d'emblée de ne pas s'y tromper : il ne s'agit pas de renverser l'édifice social, mais de lui donner un visage plus humain.

Commentaires


Par Nibon-7 le 28 janvier 2016 à 18h25
L'évolution de l'utopie partie 1 est très importante mais je pense qu'il faut également appuyer un peu sur les changements "durs, injustes ..." en "humains, raisonnables ..." qui montre eux aussi une évolution. Bien dans l'ensemble


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